L'Architecture d'Aujourd'hui - n°VIII - novembre 1932

 

 

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villa Cavrois en cliquant sur l'image ci-dessus

 

ARCHITECTURE MODERNE

PAR ROB. MALLET-STEVENS

 

Le public français, en général, s'intéresse peu à l'architecture; il est peu curieux, il n'analyse pas: quand c'est beau, il s'en réjouit modestement, quand c'est laid, il s'y habitue. Il vit parmi les monuments et en ignore presque tout: époque, auteurs, qualités ou défauts. S'il sait qui a écrit Le Malade imaginaire ou Les Misérables, s'il sait qui a peint La Joconde ou L'Angélus, s'il sait qui a composé Werther ou Pelléas et Mélisande, il ignore qui a conçu l'Arc de Triomphe de l'Etoile, la Porte Saint-Denis ou la colonnade du Louvre. Ça lui est égal. Dans les lycées, les programmes ne font aucune place à l'histoire de l'art; la formation artistique de la jeunesse française a été entièrement omise; un jeune bachelier pourra écrire plusieurs heures sur l'œuvre de Sedaine ou de Rotrou, mais il ne se doute pas qu'il y a une cathédrale à Chartres et un château à Maisons-Laffitte.

Le public français a la chance d'avoir la certitude d'évoluer devant une architecture souvent excellente et ça lui suffit. Etant sûr du passé, il est persuadé que le présent ne peut qu'être de même qualité. Il croit que les plats qu'on lui sert ont la saveur de ceux que goûtaient ses arrière-grands-parents. Et pourtant! Le plus souvent c'est la même sauce, mais réchauffée! La routine se fait appeler: tradition, l'insalubrité: pittoresque, la copie bête: interprétation des classiques, le désordre: fantaisie, le manque de logique: liberté. Et avec ces mensonges, le plus souvent on bâtit des caricatures, les sourires deviennent des grimaces.

Néanmoins, depuis quelques mois seulement, on paraît vouloir construire "moderne". Dieu sait si les architectes modernes ont été critiqués, insultés, ces dernières années, pour s'être permis de remplacer les toits inutiles par des terrasses et d'élargir les baies! Les terrasses, les baies en large, la suppression des décorations rapportées sont maintenant admises; elles ne font plus l'objet d'un scandale; et les architectes, qui se posaient malgré eux en ennemis de toute novation, ont adopté les plans nouveaux.

Et pourtant, une campagne est encore menée contre l'art moderne en général et l'architecture moderne en particulier. On comprend mal le but de ces assaillants qui, pour se renforcer aux yeux du public, se déclarent défenseurs de l'art français. En quoi l'art français ne peut-il être moderne? A toutes les époques de notre magnifique histoire de l'art, la France fut à l'avant-garde; de grands créateurs, d'admirables artistes sont nés chez nous et ils furent des novateurs; pourquoi refuser au temps présent le droit de suivre cette tradition? L'art moderne engendrerait le chômage? Les statistiques prouvent exactement le contraire. Alors? L'esthétique moderne s'apparenterait à celle de l'étranger? Mais de tous temps il en fut ainsi et si on regarde en arrière, toutes les belles époques furent internationales avec une "personnalité" locale; il en est exactement de même aujourd'hui; ce reproche ne paraît donc pas, non plus, justifié. Et comme on ne veut pas croire à la défense d'intérêts particuliers, on ne saisit plus du tout les intentions et les raisons de cette campagne violente.

Quoi qu'il arrive, indifférence de certains, haine d'autres, le progrès bouscule tout et s'il se trouve retardé dans sa marche en avant ce ne peut qu'être très temporaire. On n'arrête pas des idées par des campagnes de presse ou des insultes.

Formulons un vœu. Il serait heureux que la jeunesse apprît à connaître les styles, l'histoire de l'art, l'existence des monuments du passé, à discerner les nécessités des temps présents lesquels commandent une architecture en harmonie avec eux. Et le jour où ce résultat sera acquis, l'urbanisme, la maison, le foyer familial, l'usine, le bureau seront tout différents de ce qu'ils sont. Le législateur, le médecin, l'ingénieur seront normalement les collaborateurs de l'architecte: la demeure française existera.

 

Rob. MALLET-STEVENS.

(Le Mois).

 


 

 Photo Salaün

 

LA MAISON DE M. C. A CROIX (ROUBAIX)

ROB. MALLET-STEVENS, ARCHITECTE, 1932

 

Mallet-Stevens a conçu la maison dont nous donnons aujourd'hui quelques vues. Ce qui est intéressant dans cette construction, ce sont: 1° le grand confort obtenu, grâce aux derniers perfectionnements de la technique moderne; 2° le prix de revient extrêmement bas de l'ensemble; 3° le fait que maison, jardin, décoration et meubles sont l'œuvre d'une même personne. On peut donc résumer en trois mots les caractéristiques principales de cette maison: nouveauté, économie, unité.

Le programme était relativement simple: édifier une habitation pour une famille de 9 personnes sans les domestiques. Avoir pour un prix peu élevé le maximum de confort.

Le vrai luxe ne consiste plus à surcharger les murs de tapisseries dorées, à voiler les fenêtres de rideaux épais, à posséder une armée de serviteurs entretenant des feux, courant pour venir aux ordres, se déplaçant en tous sens pour un service difficile et compliqué. Le vrai luxe, c'est vivre dans un cadre lumineux et gai, largement aéré, bien chauffé, le moins de gestes inutiles, le minimum de serviteurs. C'est ainsi que dans la maison de M. C. les baies métalliques à guillotines se manœuvrant de l'intérieur par manivelles sont très grandes, laissant entrer à flot l'air et la lumière; l'éclairage électrique est presque partout indirect donnant le maximum d'éclairement pour le minimum de fatigue des yeux; le téléphone est dans toutes les pièces, évitant les allées et venues inutiles; l'heure est distribuée électriquement dans tous les locaux; des hauts parleurs de T. S. F. sont également encastrés dans toutes les pièces de l'habitation; balances, baromètres sont encastrés dans les salles de bains; trois robinets versent l'eau chaude, l'eau froide et l'eau adoucie (sans calcaire).

 

Bien entendu, la glacière, l'ascenseur, le monte-plats des terrasses, les appareils de la buanderie sont électriques. Tous les coupes-circuits de la maison entière sont montés sur un seul tableau dans une pièce spéciale où sont placées également les piles du téléphone d'intercommunication. Les meubles des cuisines, office, lingerie sont en acier; le fourneau est au gaz, le chauffage au mazout commandé par thermostat.

Est-ce là du luxe? Oui et non. Avoir une salle de bains, une douche près de sa chambre, un appareil d'éclairage dans le mur pour lire au lit, un store en bois commandé de l'intérieur pour voiler sa fenêtre, une seule clé ouvrant des dizaines de serrures, ne seront bientôt plus "un luxe" comme on l'entend aujourd'hui. Dans un avenir proche, il faut le souhaiter, les autorisations de bâtir seront refusées à quiconque aura oublié la salle de bains. De nos jours, les chutes de W.-C. sont taxées! Le sens du confort viendra vite quand nos législateurs auront compris que l'hygiène pour un peuple peut présenter quelque intérêt.

Mais tous ces perfectionnements, toutes ces inventions du bâtiment ne seraient que peu de choses si le plan de la maison ne les utilisait pas pour en tirer le maximum. Et c'est alors, qu'il faut jeter un coup d'œil sur les plans de Mallet-Stevens; depuis les caves on sent l'ordre qui a présidé à la mise en place de chaque élément.

L'ascenseur par exemple, descend au sous-sol pour établir une communication directe entre la maison et le garage particulier, disposé en bas et auquel on accède par une rampe. Au rez-de-chaussée, une lampe témoin rouge indique tout de suite si les caves sont éteintes ou non. Le monte-plats dessert chaque étage et la terrasse supérieure. Bien entendu, la maison entière est couverte en terrasses. On a partout l'impression que tout a été prévu pour éviter des pas inutiles. La "circulation" est très étudiée. L'agrément du "home" ne fut pas non plus négligé. En voici quelques exemples: de chaque lit on peut écouter la T. S. F. ou l'interrompre à volonté. La salle de jeux des enfants peut aisément se transformer en salle de petit théâtre; la balustrade de la partie haute, formant scène, est mobile, un rail disposé dans l'appareil d'éclairage qui barre le fond de la pièce peut soutenir un rideau, les prises de courant sont prévues pour alimenter une rampe et des projecteurs. Une grande piscine de 27 mètres de long peut être coupée à 25 mètres permettant toutes les compétitions de natation: 2 plongeoirs en béton armé, 2 m. 80 de fond d'eau. Toute la maison est nourrie par le potager, toute la maison est fleurie par le jardin fleuriste, serres et carrés de fleurs, chaque carré fleurissant à une époque différente de l'année. Un grand miroir d'eau (030 centimètres de fond) reflète la maison l'été et sert de patinoire l'hiver (longueur: 72 mètres).

Quant à la construction, le bâtiment est établi sur un radier en béton armé, le dessous étant drainé. L'ossature est en béton armé, les murs en briques pleines vers l'extérieur et briques creuses vers l'intérieur. Les briques que l'on voit sur les photos sont des plaquettes de mêmes dimensions appliquées sur les briques pleines et le béton. Aucune de ces plaquettes n'est coupée. Toutes les saillies, tous les décrochements, tous les plans, toutes les baies sont un multiple de plaquettes, en hauteur et en largeur si bien que tous les joints tombent juste. Les milliers de plaquettes formant le revêtement étaient numérotées sur les dessins d'exécution. Et cette perfection dans l'exécution est peut-être un luxe mais il faut l'avouer, le résultat récompense la minutie d'un tel travail.

Quelques détails: la tuyauterie de mazout est en cuivre, celle du chauffage central en fer, celle de l'eau froide en plomb, celle de l'eau chaude en cuivre. Certaines pièces, désirées très insonores, sont doublées en béton cellulaire. Tous les buis employés pour la décoration intérieure sont des bois ordinaires: chêne, sycomore, poirier, tobasco, noyer (sauf la chambre à coucher des maîtres qui est en palmier). Les cache-radiateurs, les béquilles, les plaques de propreté, les robinets, les tuyaux apparents, les pênes de serrures, les rails des rideaux etc., sont pour la plupart en cuivre chromé, quelques-uns sont en aluminium poli.

De très nombreuses armoires sont encastrées dans les murs permettant d'avoir partout sous la main le linge, les vêtements, les ustensiles de ménage, etc.

Tous les parquets sont en mosaïque de bois afin d'éviter les joints creux. Toutes les caves sont carrelées.

Des prises de courant permettent le nettoyage par le vide de tous les locaux.

La buanderie, avec séchoir, machine à laver, essoreuse, callendreuse, etc., est disposée pour laver tout le linge de la maison.

Est-il utile de signaler pour terminer: que la maison est orientée vers le sud et que toutes les pièces sont au midi sauf bien entendu: la cuisine, la lingerie, les débarras, offices, dégagements, etc.

Il y a lieu, nous pensons, de féliciter l'architecte pour la réalisation d'une œuvre aussi complète mais aussi son client qui a "osé". Car bien souvent certains architectes réaliseraient des œuvres de premier plan comme celle que nous venons de décrire brièvement, si leur client les y autorisait. La collaboration "architecte-client" est indispensable; on voit que lorsque celle-ci est complète et dirigée dans le bon sens, le résultat est excellent.

 

 

 Photo Salaün

Nota : le reportage photographique, riche d'environ 30 clichés, accompagnés des plans, coupes et façades n'est pas intégralement reproduit ici. Il sera, en 1934, repris dans l'ouvrage "Une Demeure 1934", réédité en Février 2000 aux éditions Jean-Michel Place.


 

L'INSTALLATION ELECTRIQUE

 

L'installation conçue par Mallet-Stevens dans la propriété de M. C. à Croix, constitue, tant par son ampleur, que par la multiplicité des dispositifs adoptés, une des applications les plus complètes de la technique électrique à la décoration et aux usages domestiques.

PRINCIPE DE L'INSTALLATION ÉLECTRIQUE

Tous les circuits lumière et force aboutissent à un tableau unique portant les coupe-circuits calibrés, les différents télérupteurs, distributeurs et appareils de contrôle. Ce tableau réalisé en bakélite noire, est prévu avec charnières permettant une visite facile de toutes les connexions. L'alimentation peut être effectuée, soit par le secteur, soit par un groupe de secours avec inverseurs permettant le passage de l'un à l'autre.

De ce tableau partent les différents circuits qui aboutissent à des boîtes de visite placées dans les différentes pièces.

Les lignes provenant des ouvrages lumineux, les circuits d'interrupteurs et de prises de courant, aboutissent également à ces boîtes de visite où ont été exécutées toutes les connexions secondaires. On a pu ainsi réaliser toute l'installation sans aucune épissure. Les canalisations dans les tubes d'acier généralement posées sur le sol avant la mise en place des parquets, ont été passées entièrement par aiguillage à la fin de l'installation, et il est extrêmement facile de remplacer un fil quelconque malgré l'encastrement des tubes. Ou se rend facilement compte des avantages de cette méthode de montage pour la sécurité de l'installation sur celle qui consiste à établir de nombreuses dérivations sur les lignes même dans des boîtes de connexions. Tous les circuits des autres applications que l'éclairage (pendules, T. S. F.), ont été exécutés de la même façon.

 

ÉCLAIRAGE

L'éclairage de chaque pièce a fait l'objet d'une étude particulière en liaison avec le projet de décoration. On trouve, toutefois dans l'ensemble des dispositifs adoptés, des caractéristiques communes qui peuvent se résumer comme suit:

Les principaux ouvrages utilisent en général le principe de l'éclairage indirect localisé, et des surfaces de brillance constante. Celles-ci se composent le plus souvent de bandes cylindriques de section circulaire avec lampes placées, soit au centre du cercle, soit sur une génératrice du cylindre (la brillance de la surface étant ainsi sensiblement uniforme, ainsi que nous l'avons démontré d'autre part). Les dimensions des éléments cylindriques, leur rayon de courbure, le nombre des cylindres éclairés varient dans les différentes pièces suivant l'éclairement à obtenir et les proportions à respecter conformément au désir de l'architecte. Le choix de Mallet-Stevens et le nôtre se sont fixés sur ces dispositifs qui utilisent en général la presque totalité du flux des lampes évitant ainsi les consommations exagérées et qui permettent d'obtenir des surfaces d'une brillance suffisante pour créer une atmosphère gaie et agréable.

Dans certaines pièces, d'autres procédés ont été employés, par exemple dans l'une d'elles le nouveau "Tigralite" à 360° de Jean Dourguon éclairant une surface circulaire blanche au plafond.

Dans les pièces annexes, les appareils utilisés sont des diffuseurs (en général des boules opalines).

Nous avons résumé dans le tableau ci-contre les principales caractéristiques des ouvrages de l'installation.

 

 

 

TÉLÉPHONE

Un réseau extrêmement complet de 19 postes d'inter-communication de la Compagnie des Téléphones Thomson-Houston assure une liaison complète entre toutes les pièces entre elles et avec la ville, et économise ainsi tous les déplacements inutiles du personnel domestique. Ainsi que l'a voulu Mallet-Stevens, cette disposition crée une petite révolution dans les usages domestiques: pourquoi, en effet, appeler par une sonnerie, pour expliquer ce que l'on désire, et provoquer ainsi 2 déplacements au lieu d'un, alors qu'il est infiniment plus simple de donner les ordres par téléphone, ainsi qu'il est d'usage courant dans les bureaux.

En application de ce principe, l'installation sonnerie a été par contre, extrêmement simplifiée, et comporte simplement 1 bouton à chacune des portes d'entrée, et 1 à la salle à manger.

T.S.F.

Pour une des premières fois, croyons-nous, il a été prévu en même temps que la: construction, tout un réseau de canalisations destiné à être relié à 9 hauts-parleurs placés dans les différentes pièces, ceux-ci étant alimentés par un poste unique de T. S. F. ou de phonographe électrique placé dans le hall. Le schéma est complété par une série de rhéostats et d'interrupteurs qui permettent à chacun des usagers, soit de régler le volume du son, soit de mettre en circuit ou hors circuit le haut-parleur dans la pièce correspondante. De plus, il est possible à la personne qui, la dernière utilise le réseau, d'arrêter de sa chambre le poste central.

Dans le grand hall, il est prévu 3 hauts-parleurs avec un dispositif stéréo-acoustique de M. Gamson et Solima permettant par le jeu de filtres la spécialisation de chacun des hauts-parleurs dans une gamme de fréquences, et de réaliser ainsi dans cette grande pièce un véritable orchestre.

PENDULES ÉLECTRIQUES

Un réseau de 20 pendules électriques Garnier avec pendule-mère dans l'office, distribue l'heure dans les différentes pièces. La majeure partie des pendules sont encastrées dans les murs, ainsi que les canalisations.

APPLICATIONS ÉLECTRIQUES DIVERSES

De nombreux appareils domestiques sont également en service dans cette propriété: moteurs d'ascenseurs et monte-plats, moteur des pompes élévatrices d'eau, alimentation des brûleurs à mazout, machines à laver et à repasser, appareil frigorifique, chauffe-peignoir électrique, moteurs d'ascenseurs, etc..., constituant ainsi un ensemble vraiment moderne qui facilite grandement la tâche du personnel employé dans cette vaste propriété.

André SALOMON.

 


LE CHAUFFAGE AU MAZOUT

Le chauffage par le mazout de l'immeuble de M. Cavrois est assuré par les brûleurs "QUIET MAY" de la Société "CHALEUR et FROID", 32, avenue Rapp, Paris.

Les conditions requises de confort, de propreté, de moindre gêne imposaient la parfaite automaticité de l'installation.

La séparation du circuit principal de chauffage et du service d'eau chaude a conduit à l'emploi de deux chaudières équipées chacune d'un brûleur "Quiet May" du type approprié.

Brûleur entièrement automatique, gouverné par un contrôle triple: thermostat d'appartement, plus deux organes de sécurité convenablement enclenchés.

Pulvérisation mécanique de l'huile sous haute pression: parfaite atomisation, combustion sans déchets, ni défauts d'allumage.

"Bien conçus, bien construits, bien installés", 900 brûleurs fonctionnent en France.

L'installation de ces brûleurs a été confiée par la Société "Chaleur et Froid", aux Etablissements Beuque et Maillard, ses agents pour la région du Nord.

 


QUELQUES COLLABORATEURS

Léon PLANQUART. - 222, Grande Rue à Roubaix.

Etabl. SULZER. - 7, avenue de la République à Paris.

CHALEUR ET FROID. - 32, avenue Rapp, à Paris. Agents à Roubaix: F. Beuque et G. Maillard, 57, bld de Montesquieu.

Louis ALLARD Fils. - 24, rue Notre-Dame à Roubaix.

Anciens Etabl. ANCONETTI. - 19, rue Corbeau à Paris.

Charles BLANC. - 42 et 42 bis, boulevard Richard-Lenoir à Paris.

Georges MOSER et Cie, Jardins. - 5, rue St.Symphorien, Versailles.

CIE DES TÉLÉPHONES THOMSON-HOUSTON. - 251, rue de Vaugirard, Paris.

 


DEFENSE DE L'ARCHITECTURE ET DE LA DECORATION MODERNES

Conférence par T.S.F. de M. MALLET-STEVENS

Diffusée par le poste parisien le mardi 28 juin 1932

 

Mesdames,

Messieurs,

Une très violente campagne est menée actuellement contre l'architecture et la décoration modernes. A une époque aussi tragique que celle que nous vivons, des conférences, des articles de journaux s'élèvent brutalement ou sournoisement contre les recherches des créateurs, contre les artistes modernes, contre les ouvriers spécialisés, conseillant un retour en arrière qui ne peut mener qu'à la ruine, pécuniairement, et à la honte, moralement. Deux points sont à retenir dans ces attaques: l'art moderne n'est pas français. L'art moderne engendre le chômage. Ce sont ces deux mensonges que je me propose de dissiper aujourd'hui.

A toutes les époques magnifiques de notre histoire de l'art, nos artistes ont composé dans un esprit moderne. Les architectes de tous les siècles étaient des modernistes; les romans, les gothiques étaient des créateurs; on acceptait alors les artistes d'avant-garde. Si nous jetons les yeux sur les meilleurs monuments du passé, nous constatons qu'ils sont toujours en harmonie avec leur époque, qu'ils sont basés sur les découvertes les plus récentes: les arcs ogives sont d'une hardiesse qu'on admettait, ces monuments seraient un admirable enseignement pour ceux que la routine aveugle. Nos devanciers étaient exclusivement modernistes.

De nos jours, les artistes qui cherchent et trouvent des solutions nouvelles, les artistes qui travaillent pour le bien-être de nos contemporains et pour l'honneur de notre pays, sont insultés et pourtant, ils sont infiniment plus respectables que ceux qui se contentent de copier ou d'interpréter. Le plagiat est bête, l'interprétation est presque toujours une caricature grossière. Sous prétexte de renouer une tradition, celle-ci est bafouée et c'est la routine qu'on veut imposer, mettant en péril et nos artistes et nos ouvriers.

Pour ces détracteurs acerbes, la fenêtre en large, l'absence de toit, la terrasse, les parois unies, l'emploi du béton, ne sont pas français. La copie, le camouflage, la routine seraient-ils français? Mais non, Messieurs, les détracteurs, Versailles et la place de la Concorde, couverts en terrasses sont bien français malgré vous; la fenêtre en large qui éclaire mieux que la fenêtre en hauteur, le béton armé, d'invention et de fabrication françaises, sont français; les meubles dessinés par des artistes français, exécutés par des ouvriers français, souvent démarqués par d'autres, sont français quand même, et ce ne sont pas une fausse pierre peinte sur du béton, une colonne surmontée d'un chapiteau inutile ou une rose sculptée sur un dossier de chaise qui caractérisent l'art français. L'art français est heureusement autre chose, il est fait de bon sens et de goût, il ose avec mesure, il est audacieux, il est toujours en avant.

Le Français a toujours été créateur et de ce fait, bien souvent attaqué: Manet, Bizet, Cézanne, Debussy furent hués, sifflés; Thiers riait des premiers chemins de fer; Pierre Giffard fut insulté parce qu'il croyait au succès de la bicyclette. Malgré les ennemis des formes modernes, celles-ci triompheront et triomphent déjà, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle certains les critiquent et pour laquelle d'autres plus malins, les copient!

Une dame me reprochait un jour l'absence de place dans les maisons modernes, pour "notre vieille poussière française", la France, heureusement, a d'autres gloires dans le passé, que la poussière d'un appartement mal tenu. Et si le pittoresque d'un taudis peut avoir du charme aux yeux de certains, nous lutterons quand même de toutes nos forces pour le détruire. La ruelle, où l'eau du ruisseau croupit, la masure aux murs noirs et lézardés, le purin en flaques nauséabondes devant la porte de la ferme peuvent faire l'objet de très belles photos pour l'amateur qui passe, mais celui qui passe, le photographe de choix, ne vit pas en général dans le taudis. Et par taudis, il faut entendre aussi bien la cagna honteuse des lotissements insalubres, que la maison bourgeoise aux fenêtres étroites, aux pièces prenant jour sur des cours exiguës, aux façades surchargées d'ornements maladroits, aux moulurations inutiles et sales. "La conscience se révolte à la pensée que certains édifices représenteront pour le vingtième siècle des œuvres aussi décevantes dans les pires laideurs".

Malgré les attaques sournoises ou ouvertes, malgré toute la littérature et le faux sentiment, malgré les grands mots, l'art moderne progresse infailliblement. Ses ennemis d'hier se rallient à lui; le public a compris que l'air, la lumière, la gaieté sont aussi français que les pâtisseries en staff. Les pouvoirs publics mêmes, indifférents en général à tout ce qui touche à l'habitation, admettent des groupes scolaires sains et lumineux, enfin, les architectes jadis qualifiés: "pompiers", hostiles à toute innovation, s'ingénient et souvent avec succès, à construire "moderne". Une campagne de calomnie veut faire entendre, à toutes ces bonnes volontés que l'étranger profite de ce mouvement, sans d'ailleurs nous dire en quoi. Construire clair, détruire le taudis, comme ça, tout d'un coup, sans transition, ça ne peut être qu'une manœuvre anti-française! Mais pourquoi? On ne nous donne aucune raison. Les hommes veulent être avec leur époque et c'est tout. Que peut gagner ou perdre l'étranger à ce que le confort se répande chez nous?

Nos habitations sont construites pour nous, avec des matériaux de chez nous et l'étranger n'est en rien intéressé par nos ouvrages. Le Français a le droit, comme tout homme vivant aujourd'hui, d'évoluer dans un cadre moderne, et ce ne sont pas les injures de quelques esprits rétrogrades qui l'en empêcheront.

Il nous reste à détruire la légende de l'art moderne engendrant le chômage, "le style paquebot" qui tue l'artisanat. Entre parenthèses, le style paquebot n'a jamais été appliqué à un paquebot, pas plus chez nous que chez nos voisins, d'ailleurs, le cliché "style paquebot" ne veut rien dire.

La science tue les hommes, oui... et non. Le cadran du téléphone automatique, la cellule photo-électrique dans les salles de cinéma sonores, suppriment évidemment des individus que ces inventions rendent inutiles. Mais, un Lumière ou un Edison en créant le cinéma, le phonographe et la lampe électrique ont fait naître des industries qui emploient des centaines de milliers d'individus. L'auto a tué les palefreniers mais fait vivre une foule innombrable d'ouvriers, de garagistes, de marchande d'essence, de pneus, d'accessoires, d'ingénieurs, etc. Finalement, la science en faisant le malheur de quelques-uns fait le bonheur d'un bien plus grand nombre d'autres.

Pour l'architecture et la décoration moderne, il en est exactement de même. Un meuble moderne exige le travail de plus d'hommes qu'un meuble ancien: 11 pour celui-ci, 7 pour celui-là, à prix de vente égal. La machine travaille mieux et plus exactement que l'homme, un dessinateur, aussi habile soit-il, reproduit moins fidèlement un plan qu'une machine à tirer des bleus, une perceuse électrique établit des trous plus régulièrement que la main d'un homme. Et pour en revenir au bâtiment, la science, pour satisfaire nos besoins, multiplie le nombre des travailleurs: le béton armé, le téléphone, la T. S. F., les glacières, les ascenseurs, les fenêtres métalliques, les calorifuges, la ventilation, l'électricité sous toutes ses formes, etc., etc., engendrent des professions que la science a créées et qui demandent de nombreux collaborateurs. Le sculpteur sur pierre est dans le cas du musicien de cinéma ou du porteur d'eau, il est une victime temporaire de la science, mais sa disparition n'est pas le résultat d'une mauvaise volonté, aucune force au monde ne pourrait le remettre en fonction. Il disparaît pour faire place non à un homme, mais à plusieurs hommes.

Nous estimons qu'en défendant l'architecture et la décoration modernes, nous sommes avec les ouvriers du bâtiment et du meuble, nous arrachons au chômage un plus grand nombre de travailleurs que ceux qui nient le mouvement artistique moderne; les artistes, les ingénieurs, les inventeurs, les ouvriers, s'ils devaient retourner en arrière, s'ils devaient renoncer au progrès, n'auraient plus qu'à périr.

Un mot enfin sur le prestige de l'art français à l'étranger. Les détracteurs, les défaitistes, proclament que l'art français est mort puisque moderne et que les extravagances architecturales et décoratives actuelles sont indignes d'un pays qui a créé tant de merveilles. Ils oublient ou ignorent que le ralentissement de la vente du meuble français, ces dernières années, tenait à ce que le faux Louis, le faux Henri et le "à la manière de", n'avaient plus cours; nous étions jugés incapables de produire, nous étions la risée de l'étranger, malheureusement bien souvent; mais les vrais créateurs eux, vendaient. Depuis, deux ans, l'arrêt est presque total et tient exclusivement aux demandes d'achat qui sont nulles par suite de la crise mondiale, nous tenons ce renseignement de la Chambre de Commerce de Paris. Il est donc malséant de reprocher aux artistes modernes l'absence de toute acquisition étrangère. Le jour où les affaires reprendront, les industriels doivent savoir qu'en encourageant les artistes modernes, ils donneront de l'ouvrage à des travailleurs français et collaboreront au bon renom de l'art français à l'étranger.

Cette campagne de haine contre ce qui est vivant doit prendre fin, le public français a du bon sens, et nous sommes persuadés qu'entre le taudis et la maison claire, il n'hésitera pas.

 

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