Extraits de "Lille Métropole, un siècle d'architecture et d'urbanisme 1890-1993"

Agence de Développement et d'urbanisme de la Métropole Lilloise et Ecole d'Architecture de Lille-Régions Nord

(Editions Le Moniteur, 1993)

ESPRIT NOUVEAU, EFFETS MODERNES

Robert MALLET-STEVENS

Richard Klein

Lors de l'Exposition des arts décoratifs de 1925 à Paris, les villes de Roubaix et de Tourcoing présentent leurs productions textiles dans un austère pavillon en brique (De Fleure, Coulomb et Courrège, architectes) dont l'architecture s'inspire des bâtiments industriels roubaisiens, tout en arborant quelques signes interprétés de la tradition flamande. A droite de ce pavillon, les scandaleux et provocateurs arbres en ciment à l'allure cubiste. imaginés par Robert Mallet-Stevens et réalisés par les frères Martel, sont révélateurs de la distance qui sépare un représentant de l'avant-garde parisienne des habitudes architecturales de la métropole lilloise. Un industriel roubaisien, Paul Cavrois, va pourtant provoquer une rencontre inattendue en proposant dès 1929 à Robert Mallet-Stevens la conception d'une grande demeure. Le terrain choisi est situé dans la banlieue résidentielle de la ville de Roubaix : le quartier du Beaumont à Croix.

La construction la plus proche du terrain des Cavrois est alors la villa «Blanc Pignon», édifiée en 1929 par l'architecte Charles Bourgeois (1878-1941), le spécialiste attitré de l'habitation des industriels du Nord. L'arrivée brutale d'un château moderne dans cet environnement qui semble jusqu'alors être resté à l'écart des bouleversements esthétiques contemporains, va mettre en lumière les doctrines et attitudes architecturales, ainsi que leurs interprétations locales. L'édification de la villa ouvre une perspective sur les tentatives restées pratiquement sans application du groupe Vouloir (1) dont les membres s'étaient lancés, de 1924 à 1927, dans la défense et la promotion des tendances artistiques et architecturales les plus avancées de l'époque. Le client, Paul Cavrois, rejoint par sa décision le cercle très restreint des riches mécènes qui constituent les principaux commanditaires de l'architecture du mouvement moderne. L'architecte, Robert Mallet-Stevens, s'apprête à signer une de ses oeuvres les plus accomplies, qui fera figure d'exception, en dépit de l'admiration qu'elle suscite et de l'émulation architecturale qu'elle entraîne.

«Demeure pour une famille nombreuse. Demeure pour une famille vivant en 1934 : air, lumière, travail, sports, hygiène, confort, économie.» Tel en était le programme (2).

Robert Mallet-Stevens, le décrivant, aligne les mots-clefs de la modernité du début de ces années trente. L'interprétation de ce projet laisse une large part à ses influences directes, qui vont du palais Stoclet édifié par Joseph Hoffmann à Bruxelles entre 1905 et 1911 jusqu'à l'Hôtel de ville d'Hilversum de W M. Dudok (1928-1930), en passant par l'architecture de Frank Lloyd Wright. Mais le projet dépasse en plusieurs aspects l'idée d'un modernisme synthétique et doit être considéré comme une tentative de conciliation des pratiques du décorateur et de l'architecte au moment où le mouvement moderne va pouvoir enfin se confronter, en France, à des commandes importantes. La récente constitution de l'Union des Artistes Modernes, dont Mallet-Stevens est le fondateur, les objectifs et les débats de ce groupe qui tente de définir de nouveaux rapports entre l'architecture, l'industrie et la décoration, expliquent en partie la singularité du projet. Alors que le mouvement moderne affirme sa doctrine dans l'exclusion de tout artifice décoratif, Mallet-Stevens cherche à définir un rapport original entre décoration et architecture et exploite les capacités du décor à conforter ses objectifs architecturaux.

 

Briques réfractaires

L'aspect extérieur de la villa questionnera le plus les habitudes régionales. Robert Mallet-Stevens choisit pour la villa Cavrois une briquette de trois centimètres d'épaisseur dont l'appareillage souligne les lignes horizontales. Le module de base se décline en vingt-six moules s'adaptant à toutes les situations particulières (angles, linteaux et parties courbes) et recouvre systématiquement toutes les surfaces, jusqu'à celle des poteaux cylindriques. Son objectif est de préserver l'homogénéité initiale du projet, vierge et immaculé, pensé dans la continuité de ses réalisations antérieures. Alors que les capacités techniques et industrielles de la production de terre cuite sont mises à profit par l'architecture régionale pour produire la multiplication des effets de texture, de couleur et de surface de la paroi, Mallet-Stevens, avec les mêmes moyens. produit une absence totale de variation plastique et propose ainsi une alternative critique à l'emploi d'un matériau suggéré par son client et considéré comme régional.

Le projet de la villa Cavrois s'alimente donc de questions contemporaines et d'une subtile adaptation à un contexte local. L'oeuvre produite, qui semble très éloignée des préoccupations plus mesurées de la clientèle régionale, est bien à l'image des transformations qui touchent l'architecture privée puis la commande publique de la métropole lilloise. Depuis la fin du dix-neuvième siècle, l'éclectisme architectural en pratique dans les agences locales propose une interprétation originale des grands mouvements internationaux, en particulier au travers des différents modes d'utilisation de la brique appliqués au programme de la maison. Les architectes locaux. soucieux de prendre en compte les changements du monde contemporain, vont, en un premier temps, abandonner la brique apparente pour signifier la parenté de leurs projets avec les premières expériences de l'avant-garde internationale.

C'est avec le recours à une nouvelle brique, moderne dans sa couleur, sa texture et sa mise en oeuvre, qu'ils vont retrouver les moyens d'une expression originale, accompagnée du souci de concilier modernité et références régionales.

En Flandre belge, la précocité et la plus grande intégration de cette tendance à l'architecture quotidienne sont dues à la proximité culturelle des Pays-Bas et à la présence de quelques figures importantes du mouvement moderne belge, comme celle de l'architecte Huib Hoste (3). Cette tendance est assez forte pour infléchir la production d'agences confirmées de la métropole lilloise. À la faveur de programmes novateurs, ces agences vont se tourner vers les signes de la modernité à une période où les centres-villes, particulièrement à Lille, sont le terrain privilégié de l'adaptation du rationalisme architectural à la spéculation foncière. L'agence Lemay, dont la conception d'immeubles emprunte encore largement à l'histoire, construit à l'époque plusieurs garages Citroën, dont l'évolution est significative de ces changements. Marcel Desmet remplace les serveurs en livrées par des machines automatiques et chromées dans un bar, Le Presto, largement commenté dans la presse internationale spécialisée.

Quelques spécialistes des figures de style éclectiques et régionalistes prennent conscience de la nécessité de renouveler les formes de la maison de ville. Parmi eux, Gabriel Pagnerre rejoint le clan des fervents défenseurs de la modernité et Alphonse Stevens, plus habitué à l'adaptation de son architecture aux circonstances, à la clientèle et aux situations, va brutalement infléchir l'esthétique de sa production.

Enfin, une autre génération, nourrie d'une formation nouvelle, va, dès ses premières réalisations, afficher ses choix esthétiques. Pierre Neveux, avec sa première maison en 1928 et ensuite avec le pavillon de cure de l'Hôpital de la Fraternité à Roubaix, amorce la voie qu'il poursuivra après la guerre. Marcel Spender, autre architecte roubaisien, bénéficie en 1938 de la publicité de la revue L'Architecture d'Aujourd'hui pour la réalisation d'un groupe scolaire qui rejoint le catalogue des grandes constructions publiques scolaires nationales. Jean Lefebvre passe de réalisations proches des modèles de petites maisons modernes popularisées par Pol Abraham à des versions plus radicales de l'habitation moderne. Géo Bontinck, venu de la Belgique frontalière, illustre bien, par ses deux réalisations métropolitaines, le passage d'une figuration stylisée à l'abstraction géométrique; et Marcel Boudin est, parmi ces jeunes architectes, celui qui trouve le mieux les conditions de l'élégance dans les formules du style moderne.

 

Un projet d'enseignement

L'influence la plus sensible de la présence de Robert Mallet-Stevens dans la métropole est liée au poste de directeur de l'Ecole des beaux-arts de Lille, qu'il occupe de 1935 à 1939. Il remplace Émile Gavelle, directeur de l'école depuis 1905. Sa nomination est l'objet de très vives polémiques dont la virulence est comparable à l'émoi qu'avait provoqué le projet de Georges Nelson pour la Cité hospitalière de Lille (1933), puis le concours gagné par l'équipe Walter, Cassan et Madeline (1934). L'enjeu de la nomination de Mallet-Stevens à ce poste de directeur est non seulement la transformation de l'enseignement de l'École régionale des beaux-arts en une formule tournée vers les arts appliqués, mais aussi le projet, resté sans suite, de la construction d'un nouveau bâtiment associé au Conservatoire de musique, dont il est le maître d'oeuvre pressenti. Soutenue par quelques architectes locaux comme Gabriel Pagnerre, décriée par d'autres au nom du régionalisme, cette nomination va révéler et opposer les principales composantes du débat architectural dans une situation de crise économique et d'épuisement de l'enseignement des Beaux-arts face aux importantes mutations culturelles de cette période. Mallet-Stevens introduit des cours de construction, d'étude des matériaux, de décors de cinéma, de maquettes, de mobilier et d'aménagement de magasins. Dans le programme d'enseignement, il substitue à la mention des professeurs l'intitulé des cours et des ateliers. Le corps enseignant est profondément remanié et complété par les conférences de ses amis de l'Union des Artistes Modernes.

Plus que par ses architectures (la villa Cavrois, le Pavillon de la Presse de l'Exposition du progrès social de Lille et le projet non réalisé d'une cité ouvrière pour la Lainière de Roubaix), c'est par son projet d'enseignement que Mallet-Stevens laissera une empreinte profonde dans la génération d'architectes issue de cette école. Après là Seconde Guerre mondiale, ces architectes auront à faire face aux commandes institutionnelles dans un climat différent, puisque la modernité aura quitté son stade expérimental pour devenir un mot d'ordre populaire. En 1939, l'Exposition du progrès social illustre néanmoins une coupure ressentie dès les premiers travaux de la reconstruction. Alors que sur le site de la Foire de Lille, sont exposés les pavillons internationaux ou thématiques dont le modernisme se teinte de monumental et d'académisme, le parc Barbieux accueille à Roubaix le Centre régional. L'exposition reproduit ainsi une séparation qu'avait officialisée deux ans plus tôt l'Exposition des arts et techniques de Paris, en confinant le Centre régional dans un parc d'attraction folklorique. Le texte annonçant le programme de l'exposition sonnait pourtant comme l'avenir annoncé quelques temps auparavant: «Santé, habitation, travail, plein air... »

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l. Fondé en 1924 à Lille, à l'initiative de Donce-Brisy, Rochat, Huguet et du peintre lillois Lempereur-Haut, ce groupe publie une revue dont les 26 numéros paraissent jusqu'en 1927. En 1926, le peintre Félix Del Marle prend la direction artistique de la revue Vouloir qui devient alors: Revue mensuelle d'esthétique néo-plastique et se consacre à la défense des grandes tendances de l'avant-garde internationale. C'est dans cette revue lilloise que paraîtra pour la première fois, en 1927, l'article que Del Marle commandé à Piet Mondrian: «Le Home, La Rue, La Cité».

2. «Une demeure 1934», Éditions de L'Architecture d'Aujourd'hui, Paris, 1934.

3. Huib Hoste (1881-1957) séjourne aux Pays-Bas pendant la guerre et publie plusieurs articles dans la revue De Stijl entre 1918 et 1920. A la fin de l'année 1920, il organise avec Josef Peeters le premier Congrès d'art moderne à Anvers. L'architecte est l'auteur de plusieurs cités-jardins («Klien Rusland» à Zelzate, 1921-1923, «Kapelleveld» près de Bruxelles, 1923-1926 en collaboration avec A. Pompe, P. Rubbers et G.F. Hoeben), puis il participe à l'enseignement artistique moderne dispensé à Tervuren par Van de Velde. Fondateur de la revue Opbouwen qui diffuse les idées du mouvement moderne en Flandre, Huib Hoste présentera avec Le Corbusier un projet d'urbanisation de la rive gauche de l'Escaut (1933).

 

VILLA CAVROIS

AVENUE KENNEDY, CROIX, 1929-1932.

Architecte : Robert Mallet-Stevens (1886-1945).

 

La villa Cavrois, dès son inauguration au début de l'année 1932, devient une référence internationale en matière d'architecture. Au-delà de ses filiations avec les autres tendances contemporaines de l'avant-garde européenne, l'échelle du projet et son degré de perfection font de la dernière commande privée de Mallet-Stevens, son oeuvre la plus aboutie et la plus représentative de ses préoccupations, au moment où il fonde l'Union des artistes modernes.

Le très vaste édifice s'étire d'est en ouest sur soixante mètres de long, en articulant une série de volumes simples, recouverts d'un parement homogène de briques jaunes aux joints horizontaux prononcés. La piscine, qui occupe une grande partie de la façade sud, et le dessin du parc achèvent la composition qui domine l'ensemble de la colline du Beaumont. A l'intérieur, la distribution des pièces, relativement traditionnelle, accorde une grande place à la conception des détails d'éclairage, de polychromie et de mobilier, ainsi qu'à l'emploi des techniques modernes au service du confort domestique.

Occupée par l'armée allemande pendant la guerre, elle est considérablement transformée à partir de 1947. L'architecte Pierre Barbe, qui fut secrétaire de l'Union des Artistes Modernes de 1932 à 1933 et ami de Mallet-Stevens, réduit la hauteur du grand hall et opère une série de transformations intérieures, à la demande de la famille Cavrois, pendant plus de dix ans au gré de l'évolution familiale. Vendue en 1986 à une société immobilière, la demeure reste depuis à l'abandon et a subi de nombreuses et graves détériorations. Classée monument historique à la fin de l'année 1990, elle attend toujours une restauration digne de sa valeur patrimoniale.

(crédit photographique : Tandem)

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