D'ARCHITECTURES

N°37 - Juillet - Août 1993 (pages 34 et 35)


MALLET-STEVENS A L'ABANDON

Isabelle CAZES

 


Patrimoine 

Laissée à la dérive au fil des décennies et des propriétaires, la villa Cavrois, pourtant classée monument historique, semble vouée à l'oubli. Laissera-t-on sombrer ce paquebot de Mallet-Stevens ?

Texte ISABELLE CAZES


Le triste état actuel de la villa Cavrois, à Croix, dans le Nord, construite en 1932 par Robert Mallet-Stevens.

photo © Stéphane Couturier / Archipress


II est un paquebot qui sombre, arrimé sans secours aux métropoles du Nord. Une immense villa de brique ocre, aux murs éclatés, où pendent encore lichens vert-de-gris des lambeaux de volets déglingués. Tout le monde la connaît, ou du moins l'a connue. C'est la villa Cavrois, palais des champs à la
gloire de l'industrie construit à Croix en 1932 par le plus dandy des architectes des années folles, Robert Mallet-Stevens.
De mois en mois, de saison en saison, la pluie, le temps et les pillards l'ont déchiquetée. Face à cela, la protection des Monuments Historiques, malgré son arsenal de procédures, paraît bien dérisoire, au mains tant qu'un projet public bien défini et rondement financé n'est pas imposé.
Quand Paul Cavrois, l'un de ces grands laineux qui firent la richesse de la région, commanda cette villa, elle fit scandale dans le coin, école dans l'avant-garde parisienne. Elle représentait tout à la fois le luxe et audace, le raffinement et la modernité. Les meubles comme le jardin avaient été entièrement dessinés par l'architecte. Tout un confort "moderne" avait été intégré (éclairage indirect, TSF, volets à manivelle dans chaque pièce, "tout électrique", piscine modulable, théâtre transformable, etc.), nouveauté révolutionnaire pour l'époque. C'était inscrit dans les murs, un nouvel art de vivre au XXe siècle. C'était la connivence absolue entre le maître et l'architecte... "Architecture d'Aujourd'hui" lui consacrait un tiré à part au printemps 1934.
Comme ultime grande villa de Mallet-Stevens, et peut-être son chef d'oeuvre le plus accompli, elle entre rapidernent dans la légende des architectes, une légende mal connue du grand public mais célébrée par beaucoup d'initiés de par le monde. C'est l'un des plus élégants manifestes de l'architecture moderne à ses débuts.


La cheminée du bureau après le passage des vandales
photo © Stéphane Couturier / Archipress

En 1989, à la mort de la vieille madame Cavrois, la maison, trop lourde a entretenir, est vendue par les héritiers et ses meubles dispersés aux enchères. Elle est rachetée par des agents immobiliers au nom tristement célèbre, les Willot, que l'on nomme, dans la région, les "Dalton". La maison paraît vouée à la destruction, son jardin au morcellement... n'était le dévouement d'un petit groupe d'admirateurs menés par deux architectes passionnés Patrick Durand et Richard Klein. Après une campagne de presse rondement menée en 1990, l'association de sauvegarde qu'ils président obtient du ministre de la culture une procédure de classement d'office, en date du 12 décembre 1990. La villa est classée avec son jardin cubiste, dont il reste le tracé au sol et quelques beaux arbres. La quasi-totalité du terrain tombe ainsi sous le coup d'une interdiction formelle de lotir. Dès lors, c'est la guerre. Comme dans toutes les conflits, le terrain convoité est ruiné. Le propriétaire de la villa, furieux de voir partir en fumée le profit escompté, fait preuve d'une mauvaise volonté patente. "Je suis ulcéré", explique Etienne Poncelet, l'architecte en chef des Monuments Historiques en charge du secteur et particulièrement attentif, depuis longtemps, au sort du "paquebot Cavrois". "Avant même que les mesures de protection soient officielles, j'avais déposé une étude préalable afin de mettre la maison en sécurité. Il s'agissait juste de travaux d'urgence en vue de préserver l'édifice de la ruine et du vandalisme. Une somme modeste, de l'ordre de 300 000 F aurait suffi, alors, pour la mettre en sécurité et mieux connaître son état. Sitôt après le classement ces travaux auraient pu être financés pour moitié par L'Etat. Ils auraient permis de geler la situation en l'état de 1991."
Willot n'a rien voulu entendre. Une procédure de travaux d'office est possible mais elle est beaucoup plus lourde, plus difficile à mettre en oeuvre, et nécessite une décision de la DRAC en liaison avec la direction du patrimoine. "L'intérieur a été saccagé, explique, la gorge nouée, Richard Klein. Les parpaings mis en place pour bloquer les issues ont été descellés. Un pillage systématique a été organisé, sans parler du vandalisme gratuit." En effet, la visite est amère. Les tentures de certaines pièces ont été passées au chalumeau. Les parements de marbre des marches, les quelques baignoires ou sanitaires encore en place ont été brisés au marteau avec une minutie Impressionnante. La salle de bains des parents, l'une des rares pièces à avoir conservé des éléments - indéplaçables ! - du décor d'origine, a vu son carrelage arraché, ses éléments martelés, "bombés", saccagés. Les boiseries sont arrachées, les manivelles dévissées. On a du mal à croire que seul le profit a guidé la main des pillards. Le propriétaire, occupant la maison mitoyenne, ne s'est pas plaint... La structure même de la maison est en danger. Le parement de briquettes safrannées se décolle aux angles et un peu partout, découvrant la structure de béton que l'oxydation des fers à béton fait éclater par endroits. "La villa présente toutes les pathologies classiques des architectures modernes, explique Etienne Poncelet, plus celle liée au parement de briquettes. Les terrasses ne sont plus étanches, les descentes d'eau, toutes intérieures, doivent être bouchées", ajoute Richard Klein, que la visite déprime chaque fois un peu plus. De fait, les toits-terrasses sont, en hiver, de vraies piscines, et l'humidité pénètre certaines pièces.


photo © Stéphane Couturier / Archipress

Difficile de dire, aujourd'hui, combien coûterait une remise en état. Les travaux d'urgence sont évalués à 5 000 F du m2. Pour le reste, tout dépend si I'on veut retrouver en l'état le second oeuvre. Quant au devenir de la maison, il souffre du manque de projets concrets. Les collectivités locales se repassent le bébé au gré des fluctuations politiques. Après avoir parlé d'un centre culturel, d'un siège pour le FRAC, on n'en parle plus du tout. A croire que personne dans le Nord n'ose avoir des idées. On rêverait pourtant d'une maison intégralement restaurée, témoignage d'une époque. Un peu comme la maison Mackintosh à Glasgow ou les deux villas de Mies van der Rohe à Krefeld. Rien n'empêche d'y ajouter des expositions. Mais il faut faire vite. Avant que l'édifice ne sombre, soupirant, tel le bateau ivre de Rimbaud.



La terrasse de la villa
photo © Stéphane Couturier / Archipress


 
< Photos - Une Demeure 1934 >

Photos datant de 1934 : en haut, la salle de bains des parents ; ci-dessus, le hall avec sa baie et le hall coin cheminée.

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Crédits photographiques : photos © Stéphane Couturier / Archipress (sauf reproduction de "Une Demeure 1934" / Jean-Michel Place éditeur)

 

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