Richard
Klein : Robert
Mallet-Stevens. La Villa Cavrois
Paris, Éditions A. et J. Picard, 2005. 232 pages, 110
illustrations en noir et en couleur, 38 Euros.
Après plusieurs
décennies d’abandon et de vandalisme, la Villa Cavrois
retrouve enfin son aspect extérieur. De longs et coûteux
travaux de restauration ont récemment achevé le clos et
couvert de cet édifice clé de Robert Mallet-Stevens,
réalisé en 1932. Désormais protégé
par les pouvoirs publics, l’avenir de la villa reste cependant
marqué d’indécision en ce qui concerne son usage
futur. Sur la base d’une thèse de doctorat,
l’ouvrage monographique que Richard Klein consacre à
l’édifice est d’une nature atypique. Il couvre en
effet, à partir d’un ensemble de sources très
hétérogènes, le chemin de vie du bâtiment
qui s’étend du moment de sa conception
jusqu’à la phase de sa patrimonialisation. À
travers cette période très clairement mise en
récit sont abordées les étapes successives de
l’évolution de l’oeuvre. Son usage d’abord,
par deux générations de la famille Cavrois. Son
occupation, ensuite, par les soldats allemands, et les
rénovations intérieures menées par Pierre Barbe
après la récupération de la villa par la famille. Enfin, la vente
de la propriété à un promoteur qui laisse
volontairement l’ensemble se détériorer pour
répondre aux «menaces» de patrimonialisation et de
protection.
L’originalité de la
recherche de Klein repose également sur sa décision de
faire de l’édifice lui-même le protagoniste
principal, l’acteur unique de l’étude. On est donc
loin des traditions historiographiques propres à la
généalogie des influences, à la situation de
l’oeuvre dans la production générale de
l’auteur, ou encore à l’articulation directe du
projet et de la rhétorique du concepteur. Ici, l’autonomie
accordée à l’objet est rendue possible par
l’application de la théorie de l’esthétique
de la réception de Hans Robert Jauss (1). La démarche
critique de Jauss explore en effet la capacité d’une
oeuvre à s’inscrire dans un « horizon
d’attente » qui comprend notamment des conventions de forme
esthétique connues au moment de son apparition et des
constructions idéologiques auxquelles elles correspondraient
(2). En s’intéressant à la capacité des
oeuvres littéraires à opérer un déplacement
de cet horizon, voire sa mise en péril partiel, Jauss
suggère que celles-ci sont en mesure de renouveler
l’autonomie de jugement esthétique du lecteur (3). Pour
passer de la littérature à l’architecture, exercice
périlleux, Klein se trouve dans l’obligation
d’innover sur le plan méthodologique. Il propose ainsi de
distinguer clairement la réception « locale »
– celle des habitants, de leur voisinage et de leur milieu social
– de la réception « à distance » qui
relève plutôt de ce qui façonne
l’émergence d’un type, d’un modèle,
d’un objet manifeste et de leur fortune critique dans le cadre
des historiographies de l’architecture moderne. Avec
précision, l’auteur examine la décision improbable
de Paul Cavrois qui, après la première tentative
avortée d’un projet conventionnel signé par Jacques
Gréber, confie la conception de sa villa à Mallet-
Stevens, se démarquant ainsi nettement de l’esprit des
codes sociaux des riches industriels du Nord de la France auquel il
appartient. À l’étude des motivations personnelles
du commanditaire – motivations hélas quelque peu obscures
faute de documentation suffisante – s’ajoute
l’analyse de la réception perplexe et même un peu
hostile des autres habitants de la villa. À leurs yeux, en
effet, l’élaboration complexe des codes de
représentation mis en oeuvre par Mallet-Stevens n’est pas
suffisamment lisible. La démonstration de Richard Klein le
précise à juste titre tout en soulignant
l’existence d’une sensibilité à
l’innovation, notamment dans le domaine des techniques
d’éclairage, qui permet en l’occurrence à
l’édifice d’être la représentation des
valeurs du progrès technique. Mais c’est principalement la
réception « à distance » du bâtiment
qui permet à l’auteur d’établir les liens les
plus forts entre les différentes périodes de vie de la
Villa Cavrois jusqu’à sa patrimonialisation tardive. Un de
ces liens repose sur la critique sévère de
l’édifice, publiée par Siegfried Giedion (4). Elle
nous semble mériter ici une attention toute particulière,
à la mesure de l’influence de cet historien
d’origine suisse qui exclut Mallet-Stevens du groupe des CIAM
tout en le qualifiant par ailleurs, non sans ironie, d’architecte
« élégant du Mouvement [moderne] » (5). Comme
l’a fait également Marc Wigley dans un autre contexte (6),
Klein insiste sur l’effet durable de l’attitude de Giedion
à l’égard de l’architecte. Si l’on
associe cette appréciation négative avec
l’incompréhension, l’indifférence et
même l’hostilité suscitées par la Villa
Cavrois à l’échelle locale, on comprend mieux
peut-être les raisons de fond des mésaventures de
l’édifice depuis quelques décennies. Ainsi, selon
Klein, la critique du « bruyant » Giedion serait
responsable de la longue période de méconnaissance de
l’oeuvre de Mallet-Stevens, ce qui aurait contribué de
fait à la négligence matérielle de
l’édifice étudié. Mais il est
peut-être aussi légitime de se demander si une recherche
basée sur le concept d’esthétique de la
réception peut se satisfaire de conclusions sur les raisons de
la fortune critique de l’oeuvre étudiée. Car une
telle approche a tendance à laisser les qualités
proprement esthétiques de l’architecture entre
parenthèses et, ce faisant, à limiter la
compréhension de leurs effets. C’est pourquoi il importe
de considérer plus en détail le différend qui
oppose l’historien à l’architecte, ce qui
permettrait d’affirmer qu’il y a là des postures
intellectuelles irréconciliables sur le plan des valeurs
esthétiques. De plus, il est possible que la démarche
analytique de Giedion et les valeurs esthétiques qu’elle
prône soient profondément en désaccord avec le
principe même de l’esthétique de la réception
adopté et développé par Jauss et
appréhendé par Klein dans son livre. Pour s’en
convaincre, il convient de percevoir que l’ouvrage de Giedion,
Bauen in Frankreich, se caractérise par la discrimination entre
éléments «progressifs» et
éléments « régressifs » de
l’architecture (7). Dans cette logique, la production de
Mallet-Stevens est qualifiée, comme le résume Wigley, de
«régression dans la folie décorative de la
mode» (8) ou d’obstination à cacher sous une «
peau » élégante la vérité des moyens
de construction. De ce fait est occulté le «présent
en train de prendre forme» (9) ; autrement dit, la perception de
la modernité architecturale. Ainsi, selon Giedion, il faut
purger l’architecture de ces « habits »
hérités du XIXe siècle pour laisser
apparaître la vérité constructive « nue
», jusque-là reléguée dans le «
subconscient » de l’architecture (10). Dans le climat
« héroïque » des avant-gardes du début
du XXe siècle, il est nécessaire à ses yeux que
puisse émerger une beauté liée aux «joies
nées de la satisfaction de vrais besoins» (11). Pour
l’historien, l’architecture moderne ne saurait progresser dans le cadre d’une commande de
demeure pour grand bourgeois. Robert Mallet-Stevens, comme Joseph
Hoffmann, l’architecte du fameux palais bruxellois de son oncle,
ne sauraient donc participer à cette modernité
architecturale. Par ailleurs, si le luxe des matériaux et des
dimensions de la Villa Cavrois constituent un problème de fond
pour Giedion, il devrait en être de même pour les
rapprochements entre architecture et cinéma chez Mallet-Stevens.
Exemples d’un «art total» qui englobe
l’architecture d’intérieur, le mobilier et le
vêtement, les décors de cinéma conçus par
l’architecte tendraient également à réduire
l’architecture à l’habillage d’un pur
simulacre. Mais peutêtre ne faudrait-il pas identifier trop
rapidement la critique radicale de Siegfried Giedion à la
critique intolérante de Theodor Adorno et des autres membres de
l’École de Francfort envers les « industries
culturelles », dont le cinéma et la mode (12). Reste bien
entendu qu’ils ont en commun cet esprit d’ascétisme
esthétique qui les rassemble dans la défense des
avant-gardes artistiques et architecturales. Aucune patience pour les
«poètes-menteurs» de la part de tous ces auteurs :
«Le plaisir de leurs spectacles séduit le spectateur,
l’éloigne, et cette distance, elle-même source de
plaisir, lui fait oublier dans la contemplation d’un destin
imaginaire ses devoirs immédiats» (13). Et dans leurs
conceptions qui sont assez proches, il n’y a finalement pas de
place pour cette «expérience esthétique
spontanée» que réclame Jauss ; cette
expérience qui permet de récupérer sa
liberté de jugement esthétique, de la protéger
vis-à-vis des héroïsmes «exemplaires»
chers à Giedion et, par ailleurs, de la libérer des
goûts et des pratiques standardisés d’une culture de
la consommation.
Appréhender
l’esthétique de la réception comme démarche
critique vis-à-vis de l’architecture moderne est
évidemment un enjeu pour l’historien qui, comme ici
Richard Klein, souhaite en nourrir l’étude de ses sujets
et de ses objets de recherche. Mais c’est peut-être aussi
l’occasion pour celui-ci de situer sa réflexion plus en
amont. Ainsi doit-on peut-être regretter l’absence
d’une articulation analytique entre ladite esthétique de
la réception et les réflexions successives des
protagonistes du récit.
La Villa Cavrois
heurte en effet les codes de représentation de la bourgeoisie
pour laquelle elle est conçue. Elle ne satisfait pas beaucoup
plus les protagonistes de l’avant-garde à laquelle
l’auteur lui-même souhaite appartenir. Elle semble pourtant
bien comprise et appréciée des initiés parisiens
des milieux du cinéma, des arts décoratifs et de la mode
dans lesquels évoluait l’architecte. Dès lors,
comment faire la part entre les arbitrages de goût que l’on
chercherait à imposer comme «horizon
d’attente» et le principe de liberté de jugement et
de construction esthétique prôné par Jauss ? Et
puis, comment envisager finalement la mise en valeur patrimoniale et la
protection de l’édifice de la façon la moins
convenue possible ? C’est à cet ensemble
d’interrogations que nous invite l’ouvrage savant de
Richard Klein, que l’on situera volontiers parmi les
contributions intéressantes de l’historiographie
récente.
Steven
Melemis
Architecte diplômé de
l’université de Toronto, maître-assistant
à l’école nationale supérieure
d’architecture de Grenoble, chercheur au laboratoire Cresson.
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Notes
1. Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la
réception, Paris, Gallimard,
1978 (pour la traduction française).
2. Ibid. Voir la préface de Jean Starobinski, pp. 15-17 :
«Le texte nouveau évoque pour le lecteur […]
l’horizon des attentes et des règles du jeu avec lequel
des textes antérieurs l’ont familiarisé ; cet
horizon est ensuite […] varié, corrigé,
modifié, ou simplement reproduit […] Jauss affirme
[…] que la réception des œuvres est une
appropriation active»
3. Ibid., p. 154. Il s’agit de permettre au lecteur
«d’entrer dans le mouvement que l’œuvre
déclenche en lui et prendre conscience de sa liberté face
à ce qui lui est donné».
4. Siegfried Giedion, Construire en France, construire en fer,
construire en béton, Paris, Éditions de La Villette,
coll. «Textes fondamentaux modernes », 2000 (pour la
traduction française) ; Bauen in Frankreich : bauen in Eisen,
bauen in Eisenbeton, Leipzig, Klinkhardt & Bierman, [1928].
5. Ibid., pp. 106-107.
6. Voir Marc Wigley, « White-Out: Fashioning the Modern »,
pp. 148-269, in Deborah Fausch, Paulette Singley, Rodolphe El-Khoury et
Zvi Efrat, Architecture in Fashion, New York, Princeton Architectural
Press, 1994.
7. S. Giedion, Bauen in Frankreich, op. cit. note 4, p. 3.
8. Op. cit. note 6, p. 158.
9. Ibid.
10. Ibid.
11. Ibid.
12. H. R. Jauss, op. cit. note 1, p. 128. Comme le rappelle Jauss,
Adorno relègue les industries culturelles - dont le
cinéma et la mode - au même statut de plaisirs faciles que
la cuisine et la pornographie, et n’admet pas la jouissance
esthétique comme finalité légitime de
l’oeuvre d’art.
13. Jauss cite Jean-Jacques Rousseau, en mettant en relation sa
pensée avec celle d’Adorno et avec toute une filiation
d’idées en esthétique qui les relie.