
Une demeure 1934
par Jean-François Pinchon
texte paru dans la revue Monuments
Historiques, n°156, avril-mai 1988, consacré aux « Maisons
d’auteurs » (pages 28 à 32)

La façade donnant sur le jardin : un « château
moderne » pour un industriel.

Une chambre de jeune homme avec le mobilier dessiné par
Rob Mallet-Stevens.
Au
centre d'un imbroglio juridique ayant pour toile de fond une importante
opération de promotion immobilière, la villa C... construite par Mallet-Stevens, dans la région lilloise, retient les feux
de l'actualité du patrimoine depuis plusieurs mois. L'intérêt subit pour cette
villa dont le volume de réception a déjà été altéré et le mobilier dispersé,
tant bien que mal, par Sotheby's, tient en grande partie à la personnalité
exceptionnelle de son architecte dont le grand public redécouvre depuis peu
l'oeuvre forte, personnelle et de très haute qualité esthétique. Architecte
dandy, lié à une élite intellectuelle et financière, Mallet-Stevens
est, avec Le Corbusier et Lurçat, un des rares protagonistes français du mouvement
moderne. Son oeuvre se situe dans la mouvance du style international, en marge
des courants dominants, à la manière d'un W. Dudok, et provoque encore de nos
jours des réactions épidermiques de défenseurs de ce courant, poussant le
purisme à l'extrême, en scrupuleux successeurs de Siegfried Giedion...
Réalisée
en 1931-1932, quatre ans avant que Mallet-Stevens
n'enseigne à l'école d'architecture de Lille, la villa de Croix occupe une
place prépondérante dans son oeuvre (1). Contemporaine de l'hôtel particulier
du maître-verrier Barillet, à Paris, la villa C… clôt
la série de villas-châteaux dont Mallet-Stevens
s'était fait une spécialité et qu'il avait inaugurée en concevant la première
mouture de la villa de Charles de Noailles à Hyères, en 1924, poursuivie en
élaborant le projet de maison - rapidement abandonné - pour Jacques Doucet
ainsi que le château du Gibet à Mezy, pour Paul
Poiret. Ces expériences avaient été plus ou moins heureuses. On connaît les
réticences du vicomte de Noailles à accepter certains partis esthétiques de son
architecte - comme en témoigne l'épisode de l'abandon du belvédère - ainsi que
la faible part de Mallet-Stevens dans les extensions
de la villa. Avec les deux couturiers, Mallet-Stevens
avait joué de malchance. En 1924, le projet qu'il élabore, en collaboration
avec Paul Ruaud, pour Jacques Doucet, est abandonné
lorsque le commanditaire décide de transformer une maison qu'il possède à
Neuilly-sur-Seine. La construction de la villa de Mezy
est suspendue lorsque Paul Poiret, ruiné, ne peut plus financer l'achèvement du
gros oeuvre. Ce n'est que bien des années plus tard qu'Elvire Popesco demandera à René Herbst
d'en finir la construction, sur des bases sensiblement différentes.

La cuisine : le temple de l’hygiène pour un travail
rationalisé.
Une
villa-château
Conçue
pour la vie d'une famille d'industriels, nombreuse et sportive, la villa de
Croix doit être à la fois économique, spacieuse, moderne, confortable et
saine ; autant de recherches vers lesquelles tendent les architectes de
l'avant-garde. Le plan de la villa, à première vue classique, avec son enfilade
de pièces de réception et ses larges couloirs de distribution, est fortement influencé
par l'oeuvre de Frank-Lloyd Wright. Depuis la
publication de Projet et réalisations, à Berlin, en 1910, Mallet-Stevens avait discerné dans les prairie
houses une anticipation à son oeuvre. Certes, la villa C... avec ses deux
étages, ses larges ouvertures mettant en liaison le dehors et le dedans et ses toits-terrasses aménagés en pergolas ne présente que peu
d'analogies formelles avec la villa Isabel Roberts,
par exemple. En fait, l'influence de Wright est sensible dans un certain souci
d'horizontalité et dans l'organisation du plan différenciant les zones
réservées aux parents, aux enfants, aux domestiques, à la réception et aux
activités sportives. La zone de réception, qui se compose d'un large vestibule,
d'un grand salon ou hall, élevé sur deux niveaux, et d'une suite de salles à
manger, n’est pas sans rapport avec les constructions du maître du Taliesin fellowship. Ce
principe de division du plan, à l'américaine, impose la création d'un bureau et
de salles d'études pour les enfants permettant de travailler au calme ainsi que
la disposition de la salle de jeux et de la piscine - longue de vingt-sept
mètres - en liaison avec des terrasses ensoleillées afin de nager et se
détendre dans de bonnes conditions.
Conçue
sur la base d'un tracé régulateur, cette villa aux proportions imposantes - elle
mesure près de soixante mètres de long - reprend les principes d'axialité et de
conception de façades, en réalité symétriques, des châteaux du XVIIe siècle, visualisés grâce à un strict réseau de lignes
convergentes.
Classiquement
construite autour d'une ossature de béton armé, la villa est ceinte d'un double
mur rideau dont la face extérieure est revêtue de plaquettes de briques de
teinte safranée. La texture du matériau et sa couleur sont empruntées à l'hôtel
de ville d'Hilversum, achevé en 1930 par Dudok, sur le chantier duquel Mallet-Stevens avait prélevé un échantillon copié en France
par la briqueterie Bonzel. Il fallut mouler vingt-six
modèles différents de plaquettes de briques afin que la mise en oeuvre
minutieuse permette d'obtenir l'effet esthétique recherché. Les joints horizontaux
étant les seuls visibles, la mise en place devait s'effectuer sur la longueur
totale du périmètre de la maison, soit deux cents mètres. Afin de parfaire
l'effet recherché, le dessin des baies, décrochements et saillies, est conçu
pour obtenir les dimensions exactement multiples de ces plaquettes de briques.
Hormis cet extrême raffinement dans les détails de construction, la villa de
Croix présente tous les caractères spécifiques du vocabulaire architectural de Mallet-Stevens : larges verrières, escalier en saillie
sur la façade principale souligné par une haute baie vitrée, amorce d'une tour
belvédère permettant d'alléger la composition, auvents, toits-terrasses
aménagés en pergolas, conjonction de volumes cubiques associés à des volumes
cylindriques, mise en situation quelque peu théâtrale...
Un
écrin sophistiqué
La
villa C... est aussi le reflet de l'exceptionnelle culture de Mallet-Stevens. On y distingue nettement les éléments
empruntés aux différents créateurs dont il s'inspire, de Hoffmann à Wright,
ainsi que des mouvements artistiques dont il subit l'influence comme De Stijl.
Désireux
de réaliser une oeuvre totale, Mallet-Stevens conçoit
également le cadre dans lequel sa création sera mise en valeur il dessine la
maison de gardiens, les différentes parties du parc, le tracé des allées et des
rampes d'accès aux garages, modèle le relief du terrain et crée un miroir
d'eau, long de cent mètres, qui accentue le caractère symétrique de la
façade principale, un muret indiquant précisément l'axe de symétrie.
A
l'intérieur, la villa C... est la somme des recherches de l'architecte dans les
domaines de l'agencement des volumes, du décor intérieur luxueusement dénudé,
du design, de l'hygiène, de la technologie et de l'éclairage naturel ou
artificiel, apportant des réponses intéressantes aux interrogations de l'Union
des Artistes modernes dont Mallet-Stevens avait été
l'un des fondateurs. Au rez-de-chaussée, une fois franchi le seuil, le visiteur
tombe sous le charme des volumes sobrement meublés. Dans le vestibule, la
blancheur marmoréenne du pavement s'oppose à la laque noire de la large porte
d'accès au salon, encadrée de cloisons lumineuses de verre dépoli soulignées
par les lignes horizontales d'une armature d'aluminium laqué dont le japonisme
rappelle le décor du studio du héros de « Vertige », un des films de
Marcel L'Herbier dont Mallet-Stevens
fut le décorateur. L'éclairage artificiel indirect retient toute l'attention de
Mallet-Stevens qui, en collaboration avec André
Salomon, tente avec succès différentes expériences telles que la création de
gorges lumineuses, ou la mise en place d'un tigralite,
conçu par Jean Dourgnon, au plafond des chambres.
La
composition du hall, ample cube ouvert sur le jardin par une immense baie
vitrée, la mezzanine et l'élégant coin de feu aux banquettes maçonnées, semble
une redite d'un dessin publié par Mallet-Stevens dans
le Répertoire du goût moderne, en 1929. On y retrouve le même
dépouillement et la même composition graphique, enfin, le luxe de matériaux.
Comble de la sophistication, une pendule intégrée et reliée à un mouvement central
ainsi que les hauts parleurs de la T.S.F. sont, comme
dans chaque pièce, intégrés à la maçonnerie.
Le
fumoir, comme la salle à manger des enfants, ornée d'un délicieux bas-relief polychrome
de J.-J. Martel et de boiseries de zingana, comme le mobilier, est une des plus
belles réussites décoratives de Mallet-Stevens. Les
sols, murs et plafonds du fumoir plaqués d'acajou de Cuba en font un précieux
écrin dans lequel les banquettes de cuir vermillon et les parties métalliques
en cuivre chromé luisent doucement sous le feu des éclairages indirects.
Le
bureau du maître de maison, lambrissé de poirier verni et meublé d'un ensemble
aux lignes strictes, ainsi que la salle à manger principale, aux murs et sols
recouverts de marbre vert de Suède, au mobilier rigoureux de poirier noirci et
aux cache-radiateurs d'inspiration hoffmannienne, sont plus solennels. Ils évoquent des
souvenirs du palais Stoclet à Bruxelles, par leurs dimensions
imposantes et le minéralisme de leur nudité (2).

Une chambre de jeune homme avec le mobilier dessiné par Rob Mallet-Stevens.
Un
design révélateur
Les
parties secondaires de la maison, tels les offices, les cuisines et la salle de
jeux du second étage, retiennent toute l'attention de Mallet-Stevens
qui leur apporte autant de soin qu'à l'escalier monumental - doublé d'un
ascenseur clos par une porte de Jean Prouvé - dont les volées en porte à faux,
à la manière de celui de l'hôtel Reifenberg à Paris,
s'accrochent aux paliers semi-circulaires d'où l'on découvre des points de vue
exceptionnels sur le parc. Ce luxe se retrouve dans les chambres aux éclairages
indirects intégrés et au mobilier sévère traité dans différentes essences de
bois telles que le palmier, le chêne cérusé noir ou gris, le chêne verni rouge,
le zingana ou le sycomore. Ils sont d'une très grande simplicité et réalisés
par l'ébéniste Selz, d'après les dessins de Mallet-Stevens. C'est leur mise en oeuvre minutieuse qui en
fait le luxe. Certains meubles polychromes, notamment dans les chambres
d'enfants, rappellent les recherches des membres de De
Stijl, et en particulier Rietveld, dont Mallet-Stevens avait été, dix ans auparavant, l'un des
premiers zélateurs. Pour la villa C..., Mallet-Stevens
dessine également un mobilier métallique - salons de jardin, corbeilles à
linge, tables basses, lampadaires, meubles de salles de bains - qui entre dans
le cadre de ses recherches au sein de l'U.A.M., afin
de produire industriellement des pièces au design parfait.
Dans
la villa C..., l'appartement des parents, qui se compose d'un boudoir, d'une
chambre et d'une salle de bains surdimensionnée, mérite une mention spéciale.
Le mobilier de sycomore et métal du boudoir aux lignes rigoureuses ainsi que le
mobilier en palmier, intégré ou indépendant, de la chambre principale sont
incontestablement à l'avant-garde des recherches des créateurs. La salle de
bains, aussi vaste que la chambre, largement éclairée par des baies vitrées sur
deux de ses côtés, est une invitation à l'hygiène, à la gymnastique et... à la
paresse. La partie hygiénique se compose d'une vaste douche semi-circulaire revêtue,
à l'intérieur, d'émaux de Briare blancs et, à l'extérieur, de marbre blanc
comme toutes les parois de ce salon de bains, de coiffeuses et de lavabos
intégrés dans des meubles à tiroirs de cuivre chromé et d'une baignoire
encastrée dans un large plan de marbre. Un pèse-personne intégré à la paroi
invite à la gymnastique que l'on peut pratiquer sur la moquette noire à pois
blancs - par opposition au sol de marbre de la partie hygiénique - dans une
seconde partie de la pièce où sont regroupés les rangements. Là, une table de
marbre à étages attend les vêtements et les accessoires des maîtres de maison
qui, au-delà du balcon à rambarde transatlantique, peuvent contempler la
piscine et le miroir d'eau... Cette salle de bains est probablement l'un des
plus beaux exemples de la première moitié du XXe
siècle, au même titre que certaines réalisations de Ruhlmann et la salle de
bains de Jeanne Renouard, par Louis Süe.

La cabine de douche et le pèse-personne intégré dans la
salle de bains des parents.
Hélas,
ce portrait d'une demeure exemplaire appartient partiellement au passé Au cours
des années 70, les enfants des propriétaires ayant fondé des foyers, la villa
est divisée en appartements. On divise en hauteur le volume du grand salon et
l'on commence à vendre, à vil prix, une partie du mobilier. Tout ceci se
déroule sans que le service régional des Monuments historiques ne réagisse en
proposant, par exemple, une simple mesure d'inscription qui lui permettrait
d'être tenu au courant des travaux et de manifester un certain intérêt pour une
oeuvre majeure. En 1986, la veuve du propriétaire s'éteint. Le souci des descendants
est de vendre au plus vite une villa mal entretenue, représentant une charge
certaine et sur laquelle ne pèse aucune servitude administrative. Dans un
premier temps, ils vendent à un tiers la totalité du mobilier restant. Celui-ci
le met en vente à Monte-Carlo, le 5 avril 1987. Compte tenu des prix de réserve
particulièrement élevés, seuls treize des quarante-deux lots trouvent
acquéreurs. Le reliquat est mis en dépôt chez divers marchands spécialisés. La
villa, qui ne fait toujours l'objet d'aucune mesure de protection, est
effectivement mise en vente. Ce sont la superficie du terrain et sa situation
dans une banlieue résidentielle de Lille qui attirent un promoteur déjà propriétaire
d'un vaste terrain adjacent. A Paris, quelques personnalités obtiennent du
cabinet du ministre que soit prise une instance de classement pour le parc, la
villa et les éléments du décor toujours en place, dont la salle de bains. Cette
mesure doit freiner les ambitions d'un promoteur qui, en toute bonne foi, ne
pouvait préjuger de l'intérêt d'une villa non protégée par les Monuments
historiques et qui désire construire six immeubles sur la partie latérale du
parc. Au cours de l'année 1987, une proposition de classement total du terrain,
des bâtiments et des intérieurs est émise par la Commission supérieure des
Monuments historiques et devrait, en principe, grâce à un classement d'office,
mettre fin au projet de lotissement. Conscients de l'intérêt de la villa,
depuis qu'une campagne de presse s'est développée, à l'occasion de la venue à
Lille d'une exposition commémorative du centenaire de Mallet-Stevens,
les nouveaux propriétaires, décidés à contester la décision de la Commission
supérieure, proposent, en contrepartie du permis de construire des immeubles et
de l'autorisation de remodeler le premier étage de la villa – à l'exception de
la salle de bains - afin d'y créer des bureaux, de s'engager à rénover la
partie centrale du parc, à remettre en état la villa et à restaurer le
rez-de-chaussée en le remeublant partiellement avec les invendus de chez
Sotheby's, afin de le convertir en salons de réceptions à l'usage des chefs
d'entreprise du Nord.
A
l'heure actuelle, la villa n'est qu'inscrite à l'inventaire supplémentaire des
Monuments historiques, aucun classement d'office n'ayant été décrété. On peut
sincèrement s'interroger sur le devenir de cette oeuvre, manifeste de
l'architecture moderne, synthèse du style d'un architecte ayant peu produit et
dont les autres oeuvres ont souvent été soit arasées soit dénaturée. Ce cas
pose également le problème de la protection au titre des Monuments historiques
du patrimoine majeur du XXe siècle et de l'intérêt
qu'il suscite au sein de certains services régionaux des Monuments historiques.
Quel réemploi envisager pour un bâtiment aussi vaste lorsque les pouvoirs
publics et locaux n'entendent pas s'en préoccuper ?
J. -F. P.
(1) Dès 1934, cette villa fait l'objet d'une publication :
une brochure préfacée par Jean Mistler, intitulée « Une demeure 1934 »
et publiée par Architecture d'aujourd'hui.
(2) Palais construit de 1905 à 1910 par J. Hoffmann pour un
oncle de Mallet-Stevens.
Photographies de A. Salaun (1931) – Musée des Arts décoratifs.
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