La villa Cavrois
Un paquebot à la dérive

Joël Girard et Christophe Martin

article paru dans la revue "L'année du patrimoine", N°1 - septembre 1992 (pages 82 et 83)


Points de vue 


Classer un monument, pour généreux que soit le geste, ne suffit pas toujours à le sauver. Un coup de pouce est souvent nécessaire ainsi que la volonté d'en faire un lieu exemplaire. Témoin, l'histoire chaotique de la villa Cavrois, située dans le nord à Croix. L'architecte n'est pas le premier venu puisque c'est Robert Mallet-Stevens qui imagina cet étonnant bâtiment, construit et aménagé en 1932.

Mallet-Stevens, décédé en 1945, fut, avec Le Corbusier, l'un des maîtres de l'entre-deux-guerres. Ses bâtiments combinent avec élégance des volumes cubiques et cylindriques sur armatures en béton, animés de variations de niveaux et de larges baies vitrées. A Paris, la rue qui porte son nom (ex-rue d'Auteuil) dans le XVIe arrondisse ment, est une véritable exposition permanente à sa mémoire.



La villa Cavrois (1932) de Robert mallet-Stevens, Croix, Nord.

photos © DRAC Nord / Pas de Calais.

A Croix, les commanditaires étaient issus d'une dynastie d'industriels du Nord, les Cavrois. Mallet- Stevens avait ici tout conçu lui-même, y compris le mobilier art déco. La villa Cavrois fut d'ailleurs sa dernière commande privée. Splendide et singulière demeure en vérité dont les murs avaient été habillés par l'architecte de brique jaune. En 1986, l'ensemble est mis en vente par les héritiers. Un groupe immobilier se porte acquéreur de l'ensemble comprenant la maison, située dans la banlieue de Roubaix, et... plusieurs milliers d'hectares de terrain attenant, propres à héberger une opération rentable dans un site privilégié. Dans la villa, le promoteur souhaite aménager des appartements. Face à ce projet menaçant la villa et son intégrité, le conservateur des Monuments historiques du Nord se démène comme un beau diable et s'oppose aux différentes demandes de permis de construire.

Œuvre témoin d'une architecture qui a marqué la première partie du siècle, la villa n'a certes pas le même renom que les autres réalisations de l'architecte, mais doit-on pour autant la négliger ? Entre-temps, la villa a sombré dans un quasi-abandon. Les squateurs y trouvent un gîte prestigieux et brocanteurs et collectionneurs viennent piller le lieu, repartant même avec des «morceaux» de la villa. Ainsi, les meubles circulent-ils : on les retrouvera restaurés et exposés au dernier Salon de mars à Paris ! L'affaire parvient aux oreilles du directeur du Patrimoine, Christian Dupavillon, qui s'émeut et menace : le ministre pourrait la classer d'office « en raison de son état d'abandon et son délabrement progressif ». Menace mise à exécution en janvier 1991, suite au peu d'effets de la mise en garde. Une procédure peu courante (arrêté pris par le Premier ministre sur proposition du ministre de la Culture après avis favorable du conseil d'Etat) pour contraindre les propriétaires de monuments à garder leur bien, ou tout au moins à ne pas les dénaturer en en changeant la destination. La villa se trouve donc classée mais non ragaillardie pour autant puisque dans une impasse : qu'en faire ? Le promoteur est propriétaire d'un site peu exploitable car protégé et personne ne se met sur les rangs pour mettre en valeur la villa. Une association s'est d'ailleurs constituée afin de susciter une prise de conscience auprès des collectivités locales. La communauté urbaine de Lille songe un temps à y installer son agence d'urbanisme mais finalement, aucune suite n'est donnée à cette louable intention qui avait le mérite de redonner vie à la villa.

Autre « chevalier blanc » espéré, le conseil général, qui pourrait acquérir la villa pour la convertir en « maison d'hôte » et en réserver une partie à la visite du public. Projet sérieux mais qui, jusqu'à présent, n'a pas été officialisé. Le conseil général étudie toujours le dossier. Et la villa Cavrois, même si un coup d'arrêt a été donné aux menaces qui pesaient sur elle, reste livrée aux outrages de tous ordres. Fâcheux immobilisme, car un tel témoin de l'architecture moderne mérite la même considération que bien des vieilles pierres.

Joël Girard et Christophe Martin


La villa Cavrois (1932) de Robert mallet-Stevens, Croix, Nord.

photos © DRAC Nord / Pas de Calais.


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