Extraits de "Rob Mallet-Stevens - architecture, mobilier, décoration"

ouvrage collectif présenté par la Délégation à l'Action Artistique de la Ville de Paris à l'occasion du centenaire de la naissance de Mallet-Stevens, publié sous la direction de Jean-François Pinchon

(Action Artistique de Paris / Philippe Sers éditeur, Paris, 1986)

Rob. Mallet-Stevens, photographié par Harry O. Meerson. 1934. Collection particulière.

LA VILLA C. A CROIX

par Pierre Joly

 

La visite de la villa C. à Croix pourrait commencer comme un de ces films du temps du «muet» dont Mallet-Stevens a construit les décors : la Delage, une fois franchi le portail, se dirigerait lentement vers l'entrée mais, sur un geste de notre hôte, le chauffeur l'engagerait, au ralenti, sur la piste exactement circulaire et tangente à la voie d'accès principale qui évite aux voitures des visiteurs les manoeuvres inutiles et permet aussi de gagner les garages, situés à l'arrière de la maison du gardien. Il l'arrêterait même un instant, pour notre plaisir, au point diamétralement opposé à la double porte en fer forgé, point marqué d'ailleurs par une borne sphérique, une boule de pierre posée au bord de la pelouse. La matinée serait une de ces belles matinées du Nord, avec, dans le ciel clair, quelques nuages poussés rapidement par le vent de mer. La maison nous apparaîtrait alors dans le contre-jour, immense, fermant l'espace comme un mur crénelé par les pergolas des terrasses, rythmé de quelques divisions bien marquées la double césure des vitrages qui soulignent la saillie du corps de bâtiment principal, posé là comme un cube massif, évoquant quelque donjon, dominé seulement par une tourelle de guet, que nous devinerions être celle de l'escalier. La voiture «stopperait» enfin (le mot étant alors un tout nouvel anglicisme) sous l'auvent de béton armé, à peine creusé d'un semblant de coupole.

Le chauffeur ouvrirait devant nous à deux battants la porte de fer forgé dans laquelle, l'instant d'avant, les reflets du jardin dessinaient comme un Mondrian, étrange d'être symétrique et de porter les couleurs données par la nature. Nous gravirions alors les degrés de marbre blanc, guidés par la lumière venue en transparence des vitrages cintrés, en verre dépoli," qui prennent jour sur le salon. Mais nous hésiterions à franchir la double porte d'acier verni noir : la curiosité, sans doute, nous pousserait plutôt vers l'escalier monumental, dont les volées en porte-à-faux s'accrochent aux paliers en demi-cercle, marquant les étages de la tourelle tout à l'heure devinée, qui s'ouvre d'un grand vitrage en hauteur sur le jardin et, au-delà du jardin, sur ce «lotissement» résidentiel dont nous avions pu observer, en arrivant, le tracé généreux, les vastes terrains et les allées cavalières, qui évoquent une sorte de Vésinet du temps de sa splendeur... La vue s'étendrait encore au loin sur le plat pays, à peine marqué de quelques collines soulevées ici et là, jusqu'à l'horizon.

 

Rob. Mallet-Stevens. Villa C. à Croix. 1931-1932. Le vestibule d'entrée.

 

Mais c'est une fois traversé le salon, restituant à l'intérieur le grand volume presque cubique que nous avions découvert tout d'abord du dehors, mais ouvert par une immense baie comme un «quatrième mur» de verre, que nous pourrions vraiment contempler le jardin du haut des marches de l'escalier monumental conduisant, d'une terrasse à l'autre, jusqu'au miroir d'eau qui prolonge à l'infini l'axe de la composition la perpendiculaire élevée sur le segment de droite, de soixante mètres de long, qui décrit l'axe longitudinal de la bâtisse et que matérialise un long corridor ouvert au rez-de-chaussée, de part et d'autre du hall d'entrée. A l'ampleur de l'édifice, à la rigueur de la composition axiale, nous saurions alors que nous étions dans un château, un autre «château du Dé», - un château dont la singularité tenait en un seul mot il était «moderne».

 

C'était bien ainsi, au mot près, que Mallet-Stevens présentait la maison dans la publication qu'il en faisait en 1934, aux éditions de l'Architecture d'Aujourd'hui «une demeure». Et ce n'était pas la première demeure qu'il entreprenait de construire de la villa de Noailles et de celle de Mézy pour Paul Poiret ou du projet abandonné pour Jacques Doucet à la villa de Croix, la continuité des programmes met en évidence les changements dans la forme : la Simplicité du parti, la rigueur de la volumétrie, sans parler de l'enveloppe de brique colorée qui fait beaucoup pour la singularité de ce bâtiment. De cette singularité, la date un peu tardive de la construction peut suffire à rendre compte. «L'architecture moderne» (c'est le titre de l'article que Mallet-Stevens a donné à la revue Le Mois et que l'Architecture d'Aujourd'hui reproduit en tête de la publication de la maison, en 1932) n'en est plus à ses débuts. Elle n'en est plus à faire ses preuves, comme une débutante. Les nouveautés qu'elle a apportées sont désormais écoutées, imitées «Les terrasses les baies en large, la suppression des décorations rapportées sont maintenant admises; elles ne font plus l'objet d'un scandale; et les architectes qui se posaient malgré eux en ennemis de toute novation, ont adopté les plans nouveaux (1).» Mais l'enthousiasme avec lequel elle a d'abord été accueillie (par quelques-uns, bien sûr, non pas par tous...) semble être retombé. L'architecture moderne est en butte à une campagne d'hostilité qui, entreprise au nom de la liberté de l'artiste, se poursuit sous le signe d'un patriotisme chauvin, au titre de l'art «français» et de la tradition nationale : «une campagne est encore menée contre l'art moderne en général et l'architecture moderne en particulier. On comprend mal le but de ces assaillants qui, pour se renforcer aux yeux du public, se déclarent défenseurs de l'art français. En quoi l'art français ne peut-il être moderne? » (2).

 

Rob. Mallet-Stevens. Villa C. à Croix. 1931-1932. Façade sur le jardin (en haut). La cuisine (en bas)

 

Les meilleurs des modernes, les plus conscients, sont également les plus convaincus que ces critiques ne doivent pas rester sans réponse le temps est venu, pour la nouvelle architecture, d'une nouvelle démonstration. La réponse de Mallet-Stevens est à l'image de ce que nous savons de son personnage : une réponse de fierté. Il saisit la maison C. comme l'occasion d'une véritable défense et illustration de la modernité. Une défense qui ne va pas sans quelque naïveté. Reproche-t-on à l'architecture moderne de sacrifier le luxe avec le décor? La réponse de Mallet-Stevens est l'équipement domestique : «Le vrai luxe, c'est vivre dans un cadre lumineux et gai, largement aéré, bien chauffé, le moins de gestes inutiles, le minimum de serviteurs (3).» La démonstration porte donc d'abord sur l'usage : un nouveau mode de vie veut un nouveau programme d'architecture domestique. L'ambition de la famille C. était sans doute de quitter la ville industrielle et d'emmener les enfants «à la campagne», pour y vivre en contact avec la nature. Mallet-Stevens entend tout d'abord démontrer que l'architecture moderne est le meilleur serviteur de cette ambition, le meilleur interprète de ce rêve. L'illustration la plus surprenante en est fournie par la salle de bains des maîtres, franchement surdimensionnée, aussi vaste que la chambre à coucher et largement ouverte sur le dehors, sur un balcon pourtournant dont les garde-corps sont blancs comme ceux d'un navire de croisière un espace qui invite à l'hygiène, à la gymnastique et qui donne à la toilette matinale les dimensions d'un hommage à la santé, d'un culte rendu au soleil, à la pureté des choses naturelles.

 

Rob. Mallet-Stevens. Salle de bains de la villa C. à Croix. 1931-1932. Cabine de douche et pèse personne.

 

A des programmes nouveaux, il faut des formes nouvelles (4). Or, dans ces années d'après 1930, l'architecture moderne n'est plus sans tradition. Le fils aîné du maître d'ouvrage, Jean C., évoque pour nous les souvenirs qu'il a gardés du temps de la construction :

«Alors que les plans étaient en cours d'élaboration, Mallet-Stevens nous a emmenés en voyage, mon père et moi, vers la Belgique et la Hollande. Des choses qu'il nous a montrées, j'ai surtout retenu la demeure de son oncle à Bruxelles (le palais Stoclet) et l'hôtel de ville d'Hilversum (de W. M. Dudok, achevé en 1930). Devant l'hôtel de ville, Mallet-Stevens a dit "Voici la brique qu'il nous faut pour construire la maison." Je me suis glissé sur le chantier pour ramasser un échantillon et c'est d'après cet échantillon qu'on a fabriqué, en France, la brique de revêtement de la maison.»

 

Cette anecdote est précieuse elle donne quelques-unes des références de la maison C. l'exemple de la Sécession viennoise et celui du Stijl hollandais. La Sécession, c'est la découverte de la modernité modernité des matériaux et des techniques, sans doute, mais surtout modernité des «mentalités» «Seuls les objets qui expriment la mentalité moderne représentent parfai-tement notre époque (5).» De Stijl, c'est l'ambition de changer le sens en changeant la forme. On pourrait, au surplus, rapprocher sur plus d'un point la position personnelle de Dudok, un peu en marge des mouvements dominants, proche de De Stijl mais n'ignorant pas, pour autant, l'école d'Amsterdam, de celle de Mallet-Stevens. Ajoutons-y la connaissance que l'un et l'autre avaient de l'oeuvre de Frank Lloyd Wright, telle que l'avaient répandue, après les albums de l'éditeur Wasmuth, la revue hollandaise Wendingen et le recueil de Wijdeveld (6). Or, peut-on manquer d'évoquer le souvenir de Wright devant la villa de Croix? Si l'analogie formelle n'était pas assez convaincante, l'organisation en plan de la maison, séparant à l'américaine le domaine du couple, d'un côté, et de l'autre celui des enfants et des domestiques, suffirait à montrer que l'exemple de Wright n'a pas été ignoré.

 

Mais il me semble que l'image de la villa C. s'enrichit encore d'une mémoire plus profonde. La couverture de la brochure de 1934 donne à voir les tracés régulateurs qui dessinent les proportions de cette façade de soixante mètres, apparemment symétrique les deux ailes flanquant le corps central qui est l'image essentielle de la maison, dans sa volumétrie première : le cube. Comment ne pas évoquer, devant cette composition, un plan baroque exemplaire : celui du château de Vaux-le-Vicomte, qui met en scène pareillement un salon, cette fois de plan ovale, élevé sur toute la hauteur de la bâtisse, tandis qu'une galerie parcourt l'édifice dans toute sa longueur, d'une aile à l'autre? Le carré étant mis à la place de l'ovale, le cube au lieu de la coupole, la dissymétrie joue, dans le projet de l'architecte moderne, un jeu savant avec la symétrie l'aile ouest est plus longue que l'aile est, mais la différence est compensée pour l'oeil par le prolongement de la paroi en un mur de soutènement qui dégage l'entrée des garages en sous-sol - et, côté jardin, par l'allongement de la piscine. Ainsi l'entrée peut rester au centre, selon la règle classique, et l'axialité de la composition être parfaitement respectée.

Mais à quoi tend donc cet autre volet de la démonstration qu'a entreprise Mallet-Stevens? On en trouverait la raison, sans doute, dans le propos qui sert de conclusion à son article en forme de plaidoyer «Il serait heureux que la jeunesse apprît à connaître les styles, l'histoire de l'art, l'existence des monuments du passé, à discerner les nécessités des temps présents, lesquels commandent une architecture en harmonie avec eux. Et le jour où ce résultat sera acquis... la demeure française existera.» Ce propos traduit en clair l'ambition que l'architecture moderne trouve sa place dans la suite magnifique des grandes époques de l'art universel, la volonté de l'inscrire dans la tradition historique tout entière. Tel est, en fin de compte, le projet de la villa C. «une demeure, 1934».

 

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notes :

1. Mallet-Stevens, «Architecture Moderne», in L'Architecture d'Aujourd'hui, n° 8, 1932.

2. ldem, ibidem.

3. La maison de M. C. à Croix (Roubaix), in L'Architecture d'Aujourd'hui, n° 8,1932.

4. C'est le titre d'une brochure de G. Janneau, Formes nouvelles et programmes nouveaux, Paris, 1925.

5. Otto Wagner, Architecture moderne, Vienne, 1895 (traduction française : Bruxelles-Liège, 1980).

6. H. Th. Wijdeveld, The Life-Work of the American Architect F. L. Wright, Sandpoort, 1925.

Rob. Mallet-Stevens. La villa C. à Croix, d'après "Une demeure 1934". 1931-1932. Façade est (en haut) et façade ouest (en bas).

Rob. Mallet-Stevens. Bureau de la villa C. à Croix. 1931-1932.

Crédit photographique :

Union centrale des Arts décoratifs sauf : Harry O'Meerson (portrait de R.M.-S) et D.A.A.V.P. (tracés façades).

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