Architecture et Patrimoine du XXe siècle en France

par Bernard TOULIER

La villa Cavrois : une référence internationale

pour l'architecture du mouvement moderne
Un sauvetage difficile
 

 La villa commandée en 1929 à l'architecte Robert Mallet-Stevens par un industriel du textile roubaisien, Paul Cavrois, est achevée au printemps 1932. Le long vaisseau de la villa s'étire sur soixante mètres, d'est en ouest, et donne sur un parc de quatre hectares agrémenté d'un miroir d'eau, également dessiné par l'architecte (b). Les volumes s'ordonnent autour d'un noyau central dont le mirador circulaire abrite la cage d'escalier (a). L'aile orientale est réservée aux parents et l'autre aile aux enfants, aux salles à manger et aux pièces de service (d).

La modernité de la villa s'oppose aux valeurs régionalistes des maisons patronales traditionnelles des environs. Le module de briquettes jaunes - choisi selon la tradition par Mallet-Stevens lors d'une visite au chantier de l'hôtel de ville d'Hilversum (Pays-Bas) - souligne les lignes horizontales de l'édifice et se décline en vingt-six moules s'adaptant à tous les cas de mises en oeuvre pour recouvrir toutes les surfaces jusqu'à celles des poteaux cylindriques (g). Le calepinage minutieux de chacune de ces plaquettes en brique est dessiné sur le plan d'exécution et toutes les dimensions des baies sont un multiple entier de plaquettes.

Pour reprendre les termes de Richard Klein, «Mallet-Stevens établit un rapport original entre décoration et architecture en exploitant avec raffinement les ressources décoratives. Le système d'entrée du vestibule et ses "boîtes à lumière" accompagnent le mouvement vers le hall central, déjà perceptible dans l'inflexion du mur de brique de la porte d'entrée principale (d,e). Cette forme de mise en scène de la vie domestique, organisée par le dessin du décor et le choix du mobilier, est accentuée par des effets illusionnistes de polychromie».

La villa reçoit les derniers perfectionnements du confort moderne téléphone dans chaque pièce, haut-parleurs TSF encastrés dans tous les locaux, éclairage indirect étudié par l'ingénieur André Salomon... Elle devient rapidement une référence internationale pour l'architecture domestique. L'esthétique en est largement influencée par le palais Stoclet édifié par Joseph Hoffmann à Bruxelles (1905-1911), par l'architecture de Frank Lloyd Wright mais surtout par l'hôtel de ville d'Hilversum (1928-1930), élevé par Willem Marinus Dudok.

 

 

a. Façade sud-est sur jardin. Extraît de L’Architecture d’Aujourd’hui, n°8, nov. 1932.

 

Durant la guerre, la villa est réquisitionnée et une partie du mobilier enlevé. Elle est ensuite réaménagée de 1947 à 1958 pour faire face aux nécessités des besoins familiaux et redivisée en trois appartements indépendants. Les transformations intérieures sont menées par un ami de Mallet-Stevens (mort en 1945), l'architecte Pierre Barbe.

En 1986, après la mort de Mme Jean Cavrois, le mobilier est dispersé et la propriété est achetée par une société immobilière qui désire lotir le domaine. Le bâtiment, vidé, abandonné par le propriétaire, est ouvert à tous les vents et se dégrade : les bétons apparents explosent progressivement sous l'action de la rouille des fers posés à proximité de la surface ; les parements de briquettes se décollent de leur support ; les carrelages des terrasses, soulevés par la végétation, n'assurent pas une étanchéité suffisante ; les acrotères formant garde-corps se fissurent. Le vandalisme accentue rapidement le délabrement, jusqu'à un état proche de la ruine : vitres, décors intérieurs, menuiseries, plomberies, sanitaires, carrelages... sont arrachés, démontés, démolis ou volés (f).

L’exposition rétrospective consacrée à l'oeuvre de Robert Mallet-Stevens présentée en 1986 à Paris puis l'année suivante au public lillois, est à l'origine de la redécouverte de ce «chef-d'oeuvre de la modernité» qui commençait alors sa longue descente aux enfers.

 


b. Plan d’ensemble de la propriété. Extraît de L’Architecture d’Aujourd’hui, n°8, nov. 1932.

 


c. Coupe transversale de la villa. Extraît de L’Architecture d’Aujourd’hui, n°8, nov. 1932.
 


d. Plan du rez-de-chaussée de la villa. Extraît de L’Architecture d’Aujourd’hui, n°8, nov. 1932.

 

Le premier projet de lotissement et de reconversion, 1987-1989

Dès le 9 décembre 1986, une instance de classement est prononcée. Devant le refus réitéré du propriétaire pour toute protection, et face aux dégradations répétées de l'édifice ouvert à tous les vents, le classement d'office est décrété le 12 décembre 1990. L'administration s'oppose à la stratégie développée par la société immobilière Kennedy-Roussel, propriétaire : le lotissement d'une partie du domaine par des immeubles collectifs et des maisons individuelles assurant la restauration de la villa, transformée en bureaux. Les différents projets de restauration, présentés de 1987 à 1989 par l'agence lilloise Pierre-Louis Carlier, imposent une nouvelle distribution des espaces intérieurs en respectant des éléments de décor. Les façades extérieures seraient remises en état, la piscine restaurée et le dessin d'origine du parc préservé (b). Ces projets successifs reçoivent un avis défavorable de l'administration. Devant l'importance des travaux de restauration, le propriétaire propose même en décembre 1988 une démolition de la villa pour une reconstruction «à l'identique».

Dès 1990, les travaux d'entretien sont pris en charge et réalisés sous la maîtrise d'oeuvre de l'architecte des Bâtiments de France.

 


e. Vestibule, état d'origine. Boîtes à lumière en acier et glace. Murs blanc mat. Sol en marbre blanc, contremarches en marbre noir. Porte en acier verni noir. Parties vitrées en glaces dépolies. Tapis beige clair cerné noir. Cache-radiateurs en aluminium poli. Appareils d'éclairage de Le Chevallier. Jardinières en marbre blanc. Extrait de Une demeure, 1934.

 


f. Vestibule, état en 1997 après le passage de vandales.

 

Le rôle décisif d'une association de sauvegarde, 1990-1998

La promesse d'achat, signée en mars 1992 par le conseil général du Nord, est abandonnée en mai de l'année suivante. En 1994, devant les dépenses occasionnées par la restauration, le propriétaire propose de céder la villa et de lotir les autres parcelles du parc, fortement dégradé et en partie déjà loti lors de démembrements antérieurs. Plusieurs projets de réutilisation se succèdent alors pour installer le Fonds régional d'art contemporain, une annexe du musée d'Art moderne de Villeneuve d’Ascq, le siège de la fondation du Patrimoine, les services départementaux du Conseil d'architecture d'urbanisme et d'environnement, une résidence d'artistes...

Toutes les démarches entreprises notamment par les services de l'État échouent, faute de réelle volonté politique et de moyens financiers suffisants. Dès 1990, une association de sauvegarde de la villa Cavrois milite pour la restauration intégrale des bâtiments et du parc et son ouverture au public. Elle engage une série d'actions exemplaires de sensibilisation auprès de l'administration et du grand public, des élus et des experts internationaux.

 


g. Façade sur jardin, détail d'un escalier en vis extérieur donnant accès à la salle à manger des enfants. Calepinage minutieux des briquettes de revêtement, y compris du noyau de l'escalier pour obtenir un parallélisme parfait des assises. État en 1992.

 

Un dénouement incertain

En 1997, une action administrative de mise en demeure de travaux indispensables à la stricte conservation de la villa est entreprise auprès du propriétaire. Le montant des travaux de mise hors d'eau et de mise en sécurité est évalué à 3,3 millions de francs. L'arrêté, annulé par le tribunal administratif de Lille, est interjeté en appel devant la cour administrative de Nancy en septembre 1998. En janvier 1999, Pierre Mauroy annonçait l'acquisition éventuelle de la villa par la Communauté urbaine du district de Lille, en accord avec d'autres collectivités territoriales. La villa Cavrois pourrait servir de siège temporaire pour accueillir la manifestation prévue en 2004 «Lille, capitale culturelle de l'Europe», ce qui ne réglait pas son avenir à long terme. A ce jour (mai 1999), l'issue des négociations demeure très incertaine compte tenu de l'importance des dégradations et du coût global des réparations, estimé à plus de 30 millions de francs, la mairie vient de remettre la valeur de la villa au franc symbolique...

En conclusion (provisoire), la situation est confuse depuis près de quatorze ans, une des références internationales de l'histoire de l'architecture du mouvement moderne est à l'abandon et délibérément livrée aux pillages, aux yeux de tous (a).

Le propriétaire est incapable d'assumer la charge de ce bien sans atteinte à l'intégrité et à l'authenticité d'un tel héritage. Malgré de nombreux efforts, les services de l'État et les collectivités locales n'ont pas encore créé les conditions nécessaires à l'établissement d'un nouvel usage compatible avec la qualité de ce patrimoine pour en assurer la pérennité. Le projet de restauration ne pourra commencer qu'une fois ces conditions rassemblées.

 


Construction

Maître d’ouvrage : Paul Cavrois, industriel

Maîtres d’œuvre : Robert Mallet-Stevens, architecte ; Pierre Barbe, architecte (réaménagement intérieur)

Entreprises : Auget et Bonnet, Paris (ciment armé); Léon Planquart, Roubaix (maçonnerie)

Dates de construction : conc. 1929; réal. 1929-1932; aménag. 1947

Usage initial : maison unifamiliale pour neuf personnes

Superficie : 2400 m2

 

Restauration

Maître d'ouvrage (1999) : Communauté urbaine de Lille (en suspens)

Maîtrise d'oeuvre : en cours de constitution

Dates estimées des travaux : initialement 2000-2004 (en suspens)

Usage projeté : siège de la manifestation «Lille, capitale culturelle de l'Europe » (2004)

Coût estimé (valeur 1998) : 38,5 MF

 

Croix, Nord-Pas-de-Calais, avenue John-Fitzgerald-Kennedy, angle avec l'avenue François-Roussel

Classé M. H. par décret : 12 décembre 1990.

 

Editions du patrimoine. 

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